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Traduction de Mme G. BRUNEL |
LA GUERRE SAINTE
La Cité de l'Âme
Traduction abrégée de " THE HOLY WAR "
ALLÉGORIE
PAR
JOHN BUNYAN
Auteur du "Voyage du Pèlerin"

Augmentée de Notes biographiques
CAHORS
ÉDITIONS COUESLANT
1928
Novembre 2006
mise en page par Jean leDuc
avril 2007
Table des matières
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La grande Cité de l'Âme |
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I |
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II |
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III |
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IV |
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V |
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VI |
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VII |
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VIII |
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IX |

JOHN BUNYAN (1628-1688)
«La
Sainte Guerre», titre cinglais de l'allégorie de J. Bunyan que nous publions
aujourd'hui, parut en 1682, quatre ans après la première partie du «Voyage du
Chrétien » (1678), dont la seconde partie ne parut qu'en 1684.
Voici le titre original et complet de
l'allégorie : « La Sainte Guerre que fit Shaddaï à Diabolus pour ressaisir la
Métropole du Monde, ou « Comment la Ville d'Ante d'Homme fut perdue et reprise.
»
Nous avons introduit dans ce travail une
division du sujet en chapitres, ce' qui en facilite la lecture. Nous avons
abrégé certains passages un peu longs ou supprimé des répétitions, qui auraient
pu fatiguer le lecteur ; modifications que Bunyan aurait probablement
introduites lui-même s'il avait publié son livre en ce vingtième siècle.
L. BRUNEL.
Cléebourg-Metz 1928.
L'auteur
du « VOYAGE DU PÈLERIN » et de l'allégorie que nous publions sous ce titre : «
LA CITÉ DE L'ÂME », naquit en l'an 1628 dans le petit village d'Elstow, village
situé à une demi-heure de Bedford. C'est aussi à Elstow que sa mère, Marguerite
Bentley, était née. Le père, Thomas Bunyan, rétamait les casseroles. Nous ne
savons pas grand'chose sur les parents, hors ceci : ils étaient très pauvres, et
firent apprendre un métier à tous leurs enfants.
John fut envoyé à l'école de Bedford où il
apprit à lire et à écrire. Le père avait décidé qu'il lui succéderait, et le
jeune garçon fut bientôt appelé à l'aider dans son travail. De très bonne heure
il s'engagea sur la route facile qui mène à la perdition. Dans le récit de sa
vie qu'il a écrit, Bunyan confesse qu'il devint rapidement le chef des
garnements du village pour la maraude et la contrebande, et qu'il jurait et
mentait mieux qu'aucun d'entre eux. A plusieurs reprises, il eut maille à partir
avec la justice et fut châtié. Bien qu'il n'y parut pas à sa conduite, John
Bunyan reconnaît que sa conscience lui reprochait ses fautes, et que jamais le
sentiment religieux ne mourut en lui. La pensée de l'au-delà et de l'enfer le
troublait, le poursuivait jour et nuit, et jusque dans ses rêves.
Le jeune homme était d'une nature courageuse,
téméraire, violente même, et de constitution robuste, vigoureuse ; bientôt,
faisant taire tous remords, il étouffa sa conscience dans les débordements de sa
fougueuse jeunesse. Loin de craindre le danger, il semblait le braver. A deux
reprises, il risqua de se noyer : une fois dans la rivière de Bedford, une autre
fois dans la mer. Un jour, trouvant une vipère, il lui ouvrit la gueule avec un
bâton et, de sa main, lui arracha les crochets à venin sans se blesser. Fait qui
prouve et son courage et sa dextérité. En 1642, il s'engage dans l'armée des
Parlementaires qui tient campagne contre celle de Charles I. Au siège de
Leicester, il est désigné comme sentinelle. Un camarade insiste pour occuper le
poste confié à Bunyan, on le lui accorde et il y est tué. A nouveau, la vie de
John Bunyan était miraculeusement préservée. Il ne semble pas que cela ait amené
le jeune homme à réfléchir.
A vingt ans, il quitte l'armée, et, suivant
le conseil d'amis qui espéraient que le mariage le sauverait d'une vie de
désordre, il épousa une orpheline. Elle était si pauvre qu'elle n'apportait dans
le ménage qu'une soupière, une cuillère et deux livres, qu'elle tenait de son
père, un puritain. L'un de ces livres était intitulé : « La Pratique de la
Piété », l'autre : « Le chemin de l'homme droit vers le ciel ». Leur
lecture était le seul délassement du ménage à la fin d'une journée de labeur.
Souvent alors, la jeune femme parlait aussi à son mari de son père, homme
craignant Dieu, et de la vie qui avait été la sienne. Ceci eut une certaine
influence sur Bunyan qui reprit l'habitude d'assister aux services divins deux
fois par dimanche.
C'est ainsi que, certain jour, il entendit un
sermon de Christophe Hall, sermon qui fit sur lui une profonde impression ; le
prédicateur y parlait du Dimanche, de la profanation du jour du Seigneur, et il
condamnait les choses que Bunyan aimait le plus, le jeu et la danse très
particulièrement. Durant plusieurs heures Bunyan fut en proie au remords, sa
conscience parlait avec force. Malgré cela, le soir, il retournait s'asseoir à
la table de jeu. A peine y était-il, que la lutte intérieure recommença. Il prit
parti contre sa conscience et retomba lourdement dans le mal. Un mois après,
tandis qu'il se laissait aller à jurer grossièrement près de la fenêtre d'un
voisin, une femme qui cependant ne jouissait pas d'une bonne réputation, lui
reprocha vertement les jurons qu'elle venait d'entendre, lui représentant que
par sa conduite il pouvait entraîner au mal la jeunesse de l'endroit. Ces
reproches venant de si bas le touchèrent au vif, et de ce jour il prit la
résolution de ne plus jurer ; il réussit à la tenir et triompha de ce vice.
C'est alors qu'il fit la connaissance d'un
homme très pauvre, un ami chrétien qui attira son attention sur la nécessité de
la lecture des Saintes-Écritures et sur le service de Dieu. Il se mit à lire la
Bible ; une révolution s'opéra en lui et sa conduite s'améliora au point que les
voisins le remarquèrent et en furent étonnés. Après une année de, combat il
renonça même à la danse ; il lui en coûta beaucoup. Bien que converti, John
Bunyan avait encore une religion de propre justice ; il ignorait la Grâce.
Mais son métier de rétameur le conduisit à
Bedford chez des darnes d'une réelle piété qui s'étaient converties à la voix de
John Gifford. Elles respiraient la joie et Bunyan en fut étonné. Elles lui
parlèrent de la résurrection, de la misère de ceux qui comptent sur leurs
propres forces et non sur la grâce de Christ. Ceci retint son attention, il
comprit le bonheur de ces chrétiennes et se mit à relire les Écritures à la
lumière de la vérité qu'elles lui avaient communiquée. Dorénavant, il relut de
préférence les épîtres, alors qu'autrefois il préférait les livres historiques.
Il eut l'occasion de rencontrer John Gifford lui-même : ses sermons pleins
d'humilité et de force, empreints de repentir et de grâce, firent sur Bunyan une
impression profonde. Le prédicateur provoqua en lui un véritable enthousiasme
pour le Seigneur, une grande attirance vers le Christ. Gifford qui s'était
converti comme Bunyan après les années d'une jeunesse orageuse, était
particulièrement qualifié pour guider celui-ci.
C'est en 1653 que Bunyan vint s'installer à
Bedford où, durant deux ans, il connut encore des luttes intérieures. Mieux il
comprenait la grâce, plus son péché lui semblait odieux ; il craignit durant
quelque temps d'avoir commis le péché contre le Saint-Esprit et ne pouvait
trouver la paix. Enfin il connut l'assurance du salut que Dieu donne et put
écrire ces lignes sur sa délivrance : « Maintenant les entraves tombent vraiment
de mes pieds ; elles ont été ôtées ; je suis délivré de mes tristesses, de mes
chaînes ; mes tentations disparaissent ; et ces' terribles passages bibliques :
Marc III : 28, 29, Hébreux XII, 16, 17, ne m'angoissent plus. Je m'en vais
joyeux vers ma demeure éternelle me réjouissant de la grâce et de l'amour de
Dieu. »
John Bunyan avait vingt-sept ans, lorsque, en
1655, il reçut enfin cette assurance du salut après laquelle il soupirait. Il
devint alors membre actif de l'église baptiste, fut baptisé une seconde fois et
communia.
Jusqu'au moment de sa conversion, les gens de
son entourage ne voyaient guère en Bunyan qu'une sorte de bohémien ; par la
suite, ils eurent de l'estime pour lui, et sa situation s'améliora. Dans la
chaumière d'Elstow deux enfants étaient nées : En 1650, Marie, sa fille aveugle
qu'il aimait tendrement et en 1654 Elisabeth. C'est à Bedford en 1655 qu'il
commença de prêcher ; plus tard, il devait être nominé prédicateur baptiste de
l'endroit.
Même alors, il continua son métier, allant de
village en village travaillant et prêchant. Les gens. venaient nombreux pour
l'écouter. Il dressait sa chaire partout: dans les forêts, dans les granges,
dans les prairies, parfois aussi dans les églises. Effectivement, sous Cromwell,
les baptistes étaient autorisés à se servir des églises qui, jusque-là, étaient
réservées au seul culte anglican.
Le petit fait que nous citons ci-après montre
à quel point sa prédication était goûtée. Un jour qu'il était attendu près de
Cambridge, une foule de gens avaient envahi le cimetière. Un étudiant qui
passait à cheval demanda pourquoi il y avait tout ce concours de peuple ? On lui
répondit que John Bunyan, un rétameur de casseroles, allait venir prêcher.
Pensant qu'il allait bien s'amuser, le jeune homme mit pied à terre, confia son
cheval à un jeune garçon à qui il remit quelques piécettes, et se joignit à ceux
qui attendaient Bunyan. Celui-ci prêcha avec tant de puissance que le jeune
homme en fut profondément remué. Il saisit par la suite toutes les occasions
d'entendre à nouveau le prédicateur, et plus tard, sous Olivier et Richard
Cromwell, il annonça à son tour l'Evangile.
Les succès de Bunyan excitèrent l'envie et la
jalousie de bien des ecclésiastiques ; il en subit le contrecoup et eut bien des
ennuis. Son premier livre : « Éclaircissements sur quelques vérités
évangéliques » l'entraîna dans une polémique avec les quakers. C'est à ce
moment, en 1660, que Charles II rappelé d'exil, monta sur le trône. A Bréda, en
Hollande, il avait lancé une proclamation à son peuple accordant « la liberté
aux consciences faibles et délicates. Personne ne devait être inquiété pour ses
opinions, pourvu qu'elles ne troublassent pas la paix du royaume ». Dès qu'il
fut roi, Charles II oublia ses promesses. Les anciennes lois édictées contre les
dissidents entrèrent à nouveau en vigueur, et même furent renforcées.
Les baptistes et leurs prédicants ne purent
plus se réunir qu'en secret. Bunyan, certain jour, dut se déguiser en cocher, un
fouet à la main, pour pouvoir gagner le lieu de réunion : une grange à l'écart
dans la campagne.
La loi ordonnait que la liturgie anglicane
fût lue au culte public. Bunyan ignora l'édit, « qui ne le concernait pas »,
pensait-il. Il fut dénoncé par un traître comme ennemi du gouvernement royal. Le
12 novembre 1660 il devait prêcher à Samsell (Bedfordshire). Le juge Wingate
l'apprit, et ordonna secrètement qu'on se saisît du prédicateur insoumis et
qu'on le lui amenât. Averti du danger, Bunyan voulut se rendre quand même au
lieu de réunion, malgré les supplications de ses amis. Fortifié par la prière,
il se rendit à Samsell ; il pensait y prêcher sur ce texte:
« Crois-tu au Fils de Dieu ? » [Jean IX :
25]. A peine avait-il` lu ce passage qu'il fut arrêté. A sa demande, on
l'autorisa à dire quelques mots à l'assemblée, puis on l'emmena en prison. Au
cours de l'instruction, il fut accusé de fréquenter l'église de façon diabolique
et nuisible et de tenir des assemblées et des réunions sans avoir qualité pour
cela. Bunyan dit qu'effectivement il tenait des assemblées, et qu'il ne pouvait
pas s'engager à ne plus prêcher. Sur quoi le juge lui dit :
« Tu es condamné à rentrer en prison et à y
demeurer encore trois mois ; si ensuite tu refuses toujours d'assister aux
services de l'église anglicane, tu seras banni du royaume. Et si tu y rentres,
sans y être autorisé, tu seras pendu. »
-« Je n'ai rien à ajouter, dit alors Bunyan ;
car si je sortais aujourd'hui de prison, demain je prêcherais de nouveau l'Evangile
avec le secours de Dieu. »
Bunyan s'accoutuma à l'idée de la mort. Pour
lui elle était la seule issue possible puisque il ne pouvait se soumettre à
l'interdiction de prêcher. Il prépara le sermon qu'il voulait adresser aux
spectateurs de son exécution, qu'il croyait certaine. Cependant les choses ne
devaient pas aller jusque-là. Même l'exil lui fut épargné.
Il dut d'abord subir un très sévère
emprisonnement dans les cachots de Bedford. Ses amis essayèrent inutilement de
le faire élargir. Même l'amnistie promulguée par Charles II en mars 1661 ne put
le faire libérer. Pour Bunyan la prison était un lieu terrible; dans son
Voyage du Chrétien, il la nomme l'enfer.

LA MAISON OU NAQUIT BUNYAN
Sa première femme était morte d'une bien douloureuse maladie ; il s'était alors remarié. Le plus terrible pour lui, ce fut la séparation d'avec sa femme et ses quatre enfants. La prison de Bedford contenait beaucoup d'autres détenus pour cause de religion. À un moment ils furent soixante. Bunyan en profita pour les exhorter et pour prier avec eux.
Il avait obtenu de travailler pour subvenir
aux besoins de sa famille. Il faisait des travaux au crochet, du ruban, des
cordons qui étaient vendus à la porte de la prison par sa fille aveugle.
À la longue, sa détention s'adoucit ; et le
gardien lui permit de temps à autre de prêcher dans les bois des alentours.
Beaucoup de gens se convertirent à l'occasion de ces prédications nocturnes.
Libéré en 1666, il fut de nouveau arrêté au
moment qu'il allait parler à Londres dans une assemblée, et condamné à
l'emprisonnement. Il fut traité avec plus de rigueur que la première fois ; et
comme il avait transpiré quelque chose des faveurs que lui avait accordées le
portier durant le premier emprisonnement, on le surveilla étroitement. Un
inspecteur fut envoyé à Bedford avec l'ordre de savoir au juste ce qu'il en
était, et de visiter la prison au milieu de la nuit sans prévenir personne.
Or, cette même nuit, Bunyan avait obtenu
l'autorisation de l'aller passer chez lui, mais ne pouvant dormir et sans doute
sous l'influence de quelque pressentiment, il était retourné en prison ;
dérangeant ainsi à une heure tardive le portier, qui en fut fort irrité. Mais
peu après, nouveau dérangement : c'était l'enquêteur qui arrivait de Londres :
« Tous les prisonniers sont-ils ici demanda-t-il ?
- Oui, dit le portier.
- John Bunyan est-il là ?
- Certainement.
- Je désire le voir.
Bunyan fut appelé, et l'inspecteur venu de la
capitale s'en alla tranquillisé. Lorsqu'il fut parti, le portier dit à Bunyan :
« Tu peux sortir quand cela te plaira, tu sais mieux que moi quand tu dois
revenir »
John Bunyan fut retenu en prison jusqu'en
1672. C'est dans le silence de sa cellule qu'il écrivit. Durant ses années
d'incarcération, il rédigea soixante livres d'édification très renommés. La
critique assure que c'est pendant le second emprisonnement qu'il prépara son
oeuvre la plus lue : Le Voyage du Pèlerin (1)
dont la première partie ne parut qu'en 1678. Pour sa composition, il ne se
servit que de la Bible et du Livre des Martyrs de Fox. Il lisait à ses
compagnons de captivité ce qu'il écrivait et leur demandait leur avis. En 1892,
il publia « La Sainte Guerre », l'allégorie que nous avons traduite et ne
donna qu'en 1684, la seconde partie du « Pilgrim's Progress » (Voyage du
Pèlerin). Le sous-titre de La Sainte Guerre était : « Comment la Cité
d'Âme d'Homme fut perdue et reconquise. » [Ce sous-titre nous a donné le titre
de notre traduction. Nous avons craint une confusion possible entre la « Sainte
Guerre » et la « Guerre aux Saints. »
Bunyan dut son élargissement en 1672 à
l'intervention de personnes influentes de Bedford. Le 17 mai, il était établi
dans sa charge de pasteur de l'endroit et obtenait que les baptistes de Bedford
et comtés limitrophes plissent tenir librement leurs assemblées.
Vingt-cinq prédicateurs furent alors choisis,
qui avaient à leur disposition trente-et-une salles de réunions. Bunyan fut le
chef spirituel des Baptistes de son pays, ce qui lui valut le surnom d'évêque
Bunyan. Cependant il continuait de raccommoder les chaudrons, gagnant ainsi son
pain quotidien, partiellement du moins.
Il continua d'habiter une pauvre demeure
semblable à celle d'un ouvrier. Sa chambre d'étude était à peine plus grande que
la cellule d'une prison. Il se nourrissait des Saintes Écritures, lisait aussi
les Pères de l'Eglise et les oeuvres de Luther : il aimait très particulièrement
sa traduction de l'épître aux Galates.
Chaque année, il faisait une tournée de
prédication qui le menait jusqu'à Londres. Dans cette ville comme en beaucoup
d'autres endroits, la chapelle ne pouvait contenir la moitié des personnes qui
venaient l'entendre. Certain jour d'hiver, à Londres, c'était en semaine, plus
de douze cents auditeurs se trouvèrent réunis pour un service qui avait lieu à
sept heures du matin. Une autre fois ce furent trois mille personnes. Ces
auditoires se recrutaient dans toutes les classes de la société. John Owen - le
fameux docteur en théologie - aimait à entendre Bunyan. Comme le roi Charles II
lui demandait un jour comment un homme aussi cultivé que lui pouvait trouver
quelque plaisir à écouter un rétameur de casseroles, le docteur en théologie
répondit : « Majesté, je donnerais volontiers tout mon savoir pour posséder son
éloquence ! »
À plusieurs reprises, on essaya de décider
Bunyan à se fixer à Londres. Il le refusa. Un traitement plus avantageux, des
possibilités d'activité plus grande, rien ne put l'amener à quitter Bedford.
Les épreuves ne lui manquèrent pas.
L'Angleterre traversait des temps troublés au double point de vue religieux et
politique. À nouveau Bunyan fut jeté en prison. Grâce à la double intervention
du D' Owen - le chapelain de Cromwell - et de l'évêque Lincoln, il fut remis en
liberté, mais exilé du comté pour quelque temps. Sous Jacques II, qui monta sur
le trône en 1675, il subit de nouvelles persécutions.
Souvent sa vie fut en péril ; souvent on
confisqua le peu qu'il possédait. Ce n'est qu'en 1687, par l'Acte d'Indulgence,
que la liberté religieuse fut complètement octroyée à l'Angleterre. Mais il ne
devait pas jouir longtemps de cette ère de paix. En 1688 il tomba gravement
malade. À moitié remis, il part à cheval pour Reading pour voir le père mourant
d'un de ses voisins, un jeune gentilhomme qui le lui demandait et que son père
déshéritait. Bunyan fut assez heureux pour réconcilier le père avec le fils.
De Reading, il se rendit à Londres ; c'est
une distance de cinquante kilomètres à peu près. En route il fut surpris par une
forte pluie et il arriva transpercé dans la maison d'un ami. Le dimanche 19
août, il prêcha à Londres ; le jeudi suivant il fut saisi par une fièvre
violente, et quelques jours après, le 31 août, il mourait à l'âge de soixante
ans. Voyant la fin prochaine, ceux qui l'entouraient pleuraient. Bunyan
s'adressant à eux leur dit alors : « Ne pleurez point sur moi mais sur
vous-mêmes. Je vais auprès du Père de notre Seigneur Jésus-Christ qui - bien que
je sois un grand pécheur - me recevra à cause de son Fils bien-aimé. J'espère
que nous nous retrouverons là-haut pour être bienheureux pendant l'Éternité, et
chanter le cantique nouveau. » Ce furent là ses dernières paroles.

Le corps fut transporté au cimetière de
Finsbury ; une grande foule l'accompagna au champ de repos. C'est aussi là que
se trouvent les cendres de Watt, d'Owen et de Wesley. Une pierre funéraire sur
laquelle sa statue est couchée, orne son tombeau.
Encore un peu, très peu de temps, celui qui doit venir viendra, il ne tardera pas. Or, le juste vivra par la foi. (Hébreux XI : 37, 38).

L'HÔTEL OU FUT JUGÉ BUNYAN
John BUNYAN.
- 1 Après la Bible et l'imitation de Jésus-Christ, c'est le livre le plus répandu dans le monde. Il a été traduit en une soixantaine de langues ou dialectes.
LA VILLE. - SON FONDATEUR. - SA PERFECTION. - LE GÉANT DIABOLUS ET SA LÉGION. LE COMPLOT. - L'ATTAQUE DE LA CITÉ. - MORT DES SEIGNEURS, RÉSISTANCE ET INNOCENCE. - DÉFECTION DES NOTABLES DE LA VILLE D'ÂME. - LA REDDITION. DIABOLUS EST PROCLAMÉ ROI.
L'auteur de ces lignes a beaucoup
voyagé ; il a porté ses pas en de nombreux pays et contrées, et c'est ainsi que
certain jour il atteignit le fameux continent de l'Univers. Cet Univers est
immense, spacieux, situé entre les deux pôles, au centre des quatre points
cardinaux, coupé de montagnes et de vallées ; bref, il occupe une situation
spéciale et privilégiée. Pour autant que j'aie pu m'en rendre compte, il est
riche, fertile, bien peuplé, et l'air qu'on y respire est très doux.
Ses habitants n'ont pas tous la même
couleur, ni le même langage, non plus que la même religion. Ils diffèrent autant
sur tous ces points que les planètes diffèrent l'une de l'autre [à ce qu'on
assure]. Les uns ont raison, les autres ont tort ; comme il arrive aussi dans
les régions de moindre importance.
Dans ce pays, je viens de le dire, il me
fut donné de voyager : je l'ai parcouru en tous sens, et cela longtemps,
jusqu'au point de m'initier à la langue maternelle, aux coutumes et aux manières
de ceux avec qui je vivais. Et pour dire la vérité, j'éprouvais de grandes
jouissances à voir et à entendre ce qui se faisait en cette contrée, de sorte
que je m'y serais volontiers fixé tout à fait pour y vivre et y mourir. (Tant
j'étais conquis par ses habitants et leur activité) si mon Maître ne m'avait
rappelé pour travailler sous ses ordres, et pour me demander compte de mon
service.
Or, il existe dans ce noble pays de
l'Univers une ville de grande renommée, comparable à un très précieux joyau :
une corporation nommée Âme d'homme ; la construction de cette ville est
si extraordinaire, sa situation si favorisée, ses privilèges si grands (je pense
ici à ses origines) qu'on peut bien lui appliquer ce qui fut dit autrefois du
Continent au sein duquel elle s'élève, « qu'elle n'a pas son égale sous les
cieux. »
Pour ce qui est de la situation, elle est
placée entre deux mondes. D'après les meilleures autorités que j'ai pu
consulter, et les sources les plus autorisées, son fondateur et son architecte
fut Shaddaï : il la construisit pour son propre plaisir. Il en fit comme le
miroir, le centre glorieux de tout ce qu'il avait créé en ce pays, le
couronnement de toute son oeuvre. En vérité, cette ville de l'Âme était si belle
que, nous disent les auteurs antiques, les fils de Dieu en la contemplant
éclatèrent en cantiques de louange.
Non seulement elle était magnifique 'à
contempler, mais elle était aussi très puissante, et exerçait l'autorité sur
tout le pays environnant. Tous avaient l'ordre de reconnaître Âme d'Homme comme
ville métropole, tous devaient lui rendre hommage. Bien plus, la ville elle-même
avait reçu de son Roi l'ordre formel et le pouvoir d'exiger de tous service et
obéissance, et d'imposer l'un et l'autre à ceux qui, de quelque manière,
tenteraient de s'y dérober.
Un palais superbe, magnifique, s'élevait
au centre de cette ville. Pour la solidité de ses mitrailles, ce palais valait
un château-fort, sa beauté était celle d'un paradis, quant à ses dimensions
elles étaient telles qu'elles renfermaient le monde. De par la décision du roi
Shaddaï, il devait être le seul habitant de ce palais ; d'abord parce que tel
était son bon plaisir ; ensuite pour empêcher que la frayeur des étrangers ne
tombât sur la ville. Il s'y trouvait bien une garnison, mais elle était
uniquement composée d'hommes de la Cité.
Les murs de la ville elle-même étaient
d'une solidité à toute épreuve : ils étaient construits de telle manière que
sans le concours des habitants, il était impossible de les ébranler ou de les
détruire de façon définitive.
C'est en cela que résidait la suprême
sagesse de celui qui avait édifié la cité de l'Âme : ses murs ne pouvaient pas
être renversés ou endommagés, même par le plus puissant des adversaires et des
potentats, si les hommes de la ville eux-mêmes n'y donnaient leur consentement.
Cette ville célèbre de l'Âme avait cinq
portes par lesquelles on pouvait entrer ou sortir : mais elles étaient
construites de même façon que les murs, c'est-à-dire qu'on ne pouvait les
forcer, et que pour les ouvrir, il fallait le bon vouloir ou l'autorisation des
habitants. Voici les noms de ces portes : la Porte de l'Oreille, la Porte de
l'Oeil, la Porte de la Bouche, celles du Nez et du Toucher.
La ville de l'Âme jouissait encore de
bien d'autres privilèges, ce qui, avec ce que nous avons déjà dit, fait éclater
aux yeux de tous sa gloire et sa puissance. Ainsi elle possédait toujours en ses
murs tout ce qui lui était nécessaire ; elle avait les lois les meilleures, les
plus parfaites, les plus excellentes, qui existassent à l'époque. Dans son
enceinte on n'aurait pu trouver ni malfaiteur, ni hypocrite, ni misérable
traître ; tous les habitants étaient droits et honnêtes, tous étaient unis ; et
vous savez que c'est là le secret de la force. Ajoutez à tout ceci, la faveur et
la protection du Roi Shaddaï ; celles-ci étaient assurées à la Cité dont il
faisait ses délices, aussi longtemps qu'elle restait loyalement attachée à son
Prince.
Mais il arriva que certain jour, Diabolus,
un puissant géant, fit l'assaut de la fameuse Cité de l'Âme afin d'en faire son
habitation : Ce géant était le roi des Noirs, et un prince des plus ambitieux.
Nous dirons d'abord quelques mots de ses origines : puis nous verrons comment il
prit la ville.
Ce Diabolus qui est, à la vérité, un
prince grand et puissant, est tout à la fois chétif et misérable. Au début, il
était l'un des serviteurs du Roi Shaddaï, qui après l'avoir créé, lui avait
attribué une haute et puissante situation, en tant que gouverneur de
principautés faisant partie de ses meilleurs territoires et possessions. Ce
Diabolus fut créé Fils de l'Aurore : situation exaltée lui valant beaucoup
d'honneur et de gloire, et un revenu qui aurait dû satisfaire son coeur
luciférien, si ce coeur n'avait pas été aussi insatiable et. démesuré que
l'enfer même,
Or, se voyant si grand, et entouré de
tant d'honneur, il ne pensa plus qu'à une chose : obtenir plus de gloire,
atteindre à un état encore supérieur au sien, dominer sur toutes choses comme
seul seigneur et exercer lui seul le pouvoir, sous l'autorité suprême de Shaddaï.
Or cette situation qu'ambitionnait Diabolus, Shaddaï l'avait déjà conférée à son
propre fils. Diabolus se mit à examiner la situation. à la considérer sous
toutes ses faces, puis il s'ouvrit à ses projets ambitieux à quelques-uns de ses
compagnons qui lui promirent assistance. Bref, ils arrivèrent à cette conclusion
qu'il fallait se débarrasser du fils du Roi pour entrer en possession de son
héritage. La trahison fut décidée, le moment de la révolte fixé, l'ordre lancé,
le rendez-vous assigné aux rebelles, l'attaque livrée.
Le Roi et son Fils ayant l'omniscience
connaissaient toutes les avenues qui conduisaient aux possessions royales ; et
comme le Roi aimait son Fils autant que soi-même, cette trahison lui déplut et
l'offensa souverainement. Alors que fit-Il ? Il prit les coupables sur le fait ;
les convainquit de trahison, de rébellion, de conspiration, avec commencement
d'exécution, et Diabolus et les siens furent déclarés déchus du pouvoir ; ils
furent cassés des postes de confiance, d'honneur et de faveur qu'ils avaient
occupés jusque-là, chassés de la Cour et condamnés à être jetés dans l'Abîme en
attendant le jugement définitif de leur trahison.
Rejetés de la sorte de leur ancien état,
sans bénéfices d'aucune sorte, déshonorés, et sachant bien que la décision du
Roi était irrévocable, ils ajoutèrent encore à leur iniquité ; et l'orgueil qui
avait provoqué leur perte s'accrut d'une haine sans bornes contre Shaddaï et
contre son Fils. C'est ainsi que pleins de rage et de fureur, errants de lieu en
lieu à la recherche de quelque chose qui assouvît leur désir de vengeance : par
exemple, la destruction de quelque possession du Roi, ils arrivèrent un jour
dans la vaste région de l'Univers et s'empressèrent de se diriger vers la ville
d'Âme humaine. N'était-ce pas là l'une des principales créations du roi Shaddaï ?
Ne faisait-il pas de cette Cité ses délices ? Ah ! ils la tenaient leur
vengeance : il fallait à tout prix s'emparer de la Ville. Certes, ils
connaissaient bien son légitime propriétaire, puisqu'ils avaient assisté à sa
fondation et à son embellissement. Mais c'est justement parce quelle appartenait
à Shaddaï que les mécréants voulaient la conquérir. Aussi dès que, de loin, ils
aperçurent la ville, ils poussèrent des cris sauvages et rugirent comme le lion
qui va bondir sur sa proie. Leur joie était sans bornes : « Voilà le prix,
hurlaient-ils. Le voilà le moyen de nous venger du roi Shaddaï pour la
manière dont il nous a traités. Un conseil de guerre fut convoqué ; et tous
s'assirent pour examiner les voies et moyens auxquels il convenait de recourir
pour conquérir la ville fameuse de l'Âme. Quatre manières de procéder furent
retenues et examinées :
Primo :
Devaient-ils se montrer tous ensemble et laisser voir leurs desseins aux
habitants de la Cité de l'Âme ?
Secundo :
Fallait-il livrer immédiatement l'assaut et se montrer dans un équipement devenu
misérable et loqueteux ?
Tertio :
Fallait-il se montrer sous ses vraies couleurs aux habitants de la Cité, et ne
leur laisser aucune illusion sur le but poursuivi, ou bien valait-il mieux
recourir à la séduction et à la ruse dans les discours et l'action ?
Quarto :
Était-il préférable de donner des ordres secrets à quelques-uns du parti et
faire tuer ceux des chefs de la ville qui pourraient se montrer ? Ceci les
avantagerait-il et les aiderait-il à atteindre le but ?
Ces propositions furent étudiées une à
une ; et il fut répondu par la négative à la première. Il ne serait, pas sage de
se montrer tous ensemble aux abords de la ville ; l'apparition d'une nombreuse
compagnie pourrait alarmer et effrayer les habitants, ce qui ne serait pas à
redouter si quelques individus seulement ou même un seul se présentaient.
Diabolus prit alors la parole et dit : « Il est impossible que nous nous
emparions de la ville par force puisque personne n'y peut entrer sans qu'elle y
donne son consentement. Il faut donc n'agir qu'en petit nombre, ou même laisser
faire un seul individu. Et si vous le voulez ce sera moi. » Tous tombèrent
d'accord sur ce point, et passèrent à l'examen de la seconde proposition.
Se ferait-on voir à la cité de l'Âme en
si lamentable équipement ? - À nouveau la réponse fut négative. « Il fallait
s'en garder absolument. Bien que la ville d'Âme d'Homme eût reçu, dans le passé,
une certaine connaissance de quelques-unes des choses du domaine invisible et
même qu'elle eût pris quelque part à certaines d'entre elles, elle n'avait
certainement jamais encore vu aucun être du domaine spirituel en si misérable et
si triste condition. » Ces paroles furent prononcées par le farouche Alecto.
Apollyon dit alors : « L'avis est bon ; il est certain que si l'un ou l'autre
d'entre nous se montrait tel qu'il est maintenant, ceci jetterait les habitants
de la Cité dans la consternation, la perplexité, et les amènerait à se mettre
sur leurs gardes. Et, comme vient de le dire mon seigneur Alecto, c'est bien en
vain que nous essaierions alors de prendre la ville. » À son tour, le puissant
géant Béelzébub donna un conseil identique.
« Car, dit-il, si les habitants d'Âme
d'Homme ont vu autrefois des êtres semblables à ce que nous étions, ils n'ont
certainement encore jamais rien vu qui approche de ce que nous sommes. Il est
donc préférable, à mon sens, de se présenter à eux sous le déguisement d'un être
qui leur est connu et familier. » Tous se rangèrent à cet avis. Mais alors sous
quelle forme, quelle couleur, quel déguisement, fallait-il se laisser voir pour
essayer de s'emparer de la Cité de l'Âme ? L'un disait d'une façon et l'autre
d'une autre. Enfin Lucifer suggéra que Sa Seigneurie ferait bien d'emprunter les
dehors de l'une des créatures sur lesquelles dominaient les habitants de la
Cité. Étant habitués à voir celles-ci et dominant sur elles, jamais les citoyens
de la Cité de l'Âme ne supposeraient qu'elles pussent devenir un danger pour la
Ville. Et pour que tous fussent aveuglés, il était désirable d'emprunter
l'extérieur de quelque créature surpassant les autres en sagesse. Tous
applaudirent à ce conseil et il fut décidé que le géant Diabolus prendrait le
déguisement d'un dragon. En ce temps-là, les dragons étaient aussi communs dans
la Cité que le sont aujourd'hui les moineaux de nos villes et de nos campagnes.
Or, rien ne pouvait exciter l'étonnement ou la suspicion des habitants, de ce
qu'ils connaissaient dès l'origine.
Les conspirateurs étudièrent ensuite le
troisième point : Devaient-ils laisser voir leurs intentions aux habitants, ou
les cacher ? Ils tombèrent d'accord qu'il était préférable d'user de
dissimulation pour la même raison déjà donnée précédemment : c'est-à-dire la
situation inexpugnable de la ville, ses murs et ses portes imprenables, pour ne
rien dire de la forteresse. Enfin il fallait tenir compte de l'impossibilité
absolue de venir à bout des habitants à moins d'obtenir leur consentement. -
« D'ailleurs, ajouta Légion, s'ils découvraient nos intentions, ils
appelleraient aussitôt le Roi à leur secours ; et en ce cas notre compte serait
promptement réglé. Recouvrons donc notre attaque d'un manteau de franchise
apparente et d'équité ; entassons autant de mensonges, de flatteries, de
promesses qu'il nous semblera utile pour dissimuler notre action : feignons de
croire à des choses qui n'existent pas, promettons-leur ce que nous ne donnerons
jamais. Par ce chemin-là, nous pourrons vaincre la Cité de l'Âme, nous
l'amènerons à ouvrir elle-même ses portes, et à souhaiter notre compagnie. Je
crois que ce projet est le bon, et voici pourquoi : les habitants de cette Cité
sont gens simples et innocents, ils sont tous honnêtes et véridiques ; ils
ignorent donc jusqu'ici les attaques du mensonge et de l'hypocrisie, n'ayant
jamais eu affaire aux lèvres trompeuses. Donc en nous déguisant de la sorte,
nous ne serons pas découverts : nos mensonges seront pour eux vérité, et notre
dissimulation, honnêteté. Ils croiront en nous en croyant en nos promesses ;
très particulièrement si nous savons envelopper nos dires du vêtement de l'amour
et d'un apparent désir désintéressé de travailler à leur avantage et à leur plus
grand bien. »
Pas une parole ne s'éleva contre ce
discours, qui tombait des lèvres de Légion comme l'eau dévale sur une pente
rapide. Et l'on aborda aussitôt le quatrième et dernier point : Ne serait-il pas
sage de donner des ordres pour qu'un archer de la Compagnie se chargeât de tuer
l'un des principaux de la ville, si cela pouvait aider à atteindre le but ?
Ici la réponse fut affirmative. Oui, cela
pourrait faciliter l'action ; et ils décidèrent aussitôt la mort d'un certain M.
Résistance, le capitaine de la Cité. Ce Capitaine Résistance était l'une des
personnalités les plus en vue de la Ville : le géant Diabolus le redoutait, et
son armée le craignait plus que tous les autres habitants réunis. Le meurtre fut
donc résolu ; et on tomba d'accord qu'on chargerait Tisiphone, l'une des furies
du lac, de le perpétrer.
La séance du Conseil fut alors levée ; et
tout aussitôt on passa à l'action. Toute la compagnie s'approcha de la Ville
convoitée, mais en veillant à se rendre invisible à l'exception d'un seul membre
cependant, et celui-là se présentait sous les dehors d'un dragon, ayant emprunté
le corps d'une de ces créatures.
Les
rebelles s'approchèrent de la Ville du Roi Shaddaï et se massèrent non loin de
la porte de l'Oreille qui est le lieu d'audience pour ceux qui sont en dehors de
l'enceinte ; comme la porte de l'Oeil est la place de surveillance. Diabolus mit
une embuscade à la distance d'un trait de flèche, avec ordre de tuer le
capitaine Résistance. Ses dispositions prises, le géant s'avança jusqu'à la
porte et sonna de la trompette, ce qui était la manière de ce temps-là pour
quiconque demandait une audience. Diabolus avait pris avec lui « Méchante
Pause » qui lui servait d'orateur lorsqu'il était pris de court. Les chefs de la
Cité : le Seigneur Innocence, le Seigneur Volonté, le Seigneur Maire, M.
l'Archiviste et le Capitaine Résistance se présentèrent sur la muraille pour
savoir qui était à la porte, et ce que désiraient les visiteurs ? Ce fut le
Seigneur Volonté qui prit la parole et demanda qui était là ? Pourquoi venait-on
déranger la paisible Cité par les sons éclatants de la trompette ?
Avec un air plein de douceur et un
discours onctueux, Diabolus répondit comme suit : « Seigneurs de la fameuse Cité
de l'Âme, il vous est facile de percevoir que je n'habite pas loin de chez
vous ; je suis un voisin, et j'arrive en service commandé. Mon roi m'envoie vers
vous pour vous rendre hommage, et pour que je vous serve dans la mesure de mes
moyens. Afin de m'acquitter fidèlement de mon ambassade, je dois vous faire une
communication importante. Accordez-moi donc l'audience que je sollicite et
écoutez-moi patiemment. Et pour commencer, laissez-moi vous dire qu'en
l'occurrence je ne pense pas à moi mais à vous ; que je ne recherche pas mon
avantage, mais le vôtre ; la chose sera manifeste et vous apparaîtra telle quand
j'aurai exposé devant vous toute ma pensée :
« Eh bien Messieurs, pour vous dire vrai,
je suis venu pour vous montrer comment vous pourriez être délivrés de
l'esclavage où vous êtes ; car vous êtes des esclaves, bien que vous ne vous en
rendiez pas compte. »
[En entendant ces paroles étranges, les
habitants de la Cité commencèrent à se frotter les oreilles : Qu'était-ce que ce
discours ? Qu'avait-il dit ? Où voulait-il en venir ? etc...].
« J'ai quelque peu à vous dire au sujet
de votre Roi, de sa loi et de vous-mêmes. Votre Roi, je le sais, est grand et
puissant ; cependant tout ce qu'il vous a dit n'est pas véritable et ne vous est
pas avantageux.
1° Tout ce qu'il a dit pour vous
maintenir dans la crainte n'est pas véritable, et ce qu'il a annoncé comme
devant survenir si vous enfreignez ses ordres, n'arrivera pas. Mais si le danger
qu'il dit existait vraiment, quel esclavage que d'être sous la constante terreur
du plus grand des châtiments, et cela à cause d'un petit fruit dont il ne
faudrait pas manger.
2° J'ajouterai que la loi de votre Roi
n'est pas bonne : elle est déraisonnable, compliquée, intolérable.
Déraisonnable, car, comme je viens de le dire, le châtiment n'est pas
proportionné à l'offense. Quelle différence, quelle disproportion, entre la vie
et une pomme ! Et cependant l'une répond de l'autre dans le Code de votre
Shaddaï ! je dis encore que sa loi est compliquée, car vous pouvez manger de
tout, et tout aussitôt une restriction : il ne faut pas manger de cela.
3° J'ajouterai qu'elle est intolérable ;
car le fruit qui vous est interdit (si toutefois cette interdiction existe ?)
est celui-là même, et celui-là seulement, qui, étant mangé, vous procurerait un
grand bienfait que vous ignorez encore. La chose est patente, et le nom même de
l'arbre donne la preuve de ce que j'avance. Il est nommé « l'arbre de la
connaissance du bien et du mal ». Avez-vous cette connaissance ? Non,
n'est-ce pas ; et vous ne pouvez même pas concevoir combien ce fruit est
excellent, agréable, et combien il est désirable pour communiquer la sagesse,
aussi longtemps que vous restez en la dépendance de votre Roi en lui obéissant.
Est-il juste que vous soyez tenus dans l'ignorance et l'aveuglement ? Pourquoi
vous fermer les portes de la connaissance et de la sagesse ? Ah ! Pauvres
habitants de la célèbre Cité de l'Âme, vous n'êtes pas libres ! Vous êtes
dépendants et même vous êtes esclaves ! Et cela à cause d'une lamentable menace,
d'un ordre donné, sans qu'aucune raison y soit annexée. Rien ! Sinon le bon
plaisir du Roi Shaddaï ; son : « Je le veux ; que cela soit ! » N'est-il pas
douloureux de penser que la chose même qui vous est interdite vous conférerait,
si vous pouviez la faire, et la sagesse, et l'honneur. Car alors, vos yeux
seraient ouverts et vous seriez comme des dieux. Considérant que les choses sont
bien telles que je les expose, est-il possible d'imaginer un esclavage plus
terrible que le vôtre, une domination quelconque plus impitoyable que celle que
vous subissez ? On vous traite en inférieurs, on vous environne de
restrictions ; je crois avoir suffisamment démontré la chose. Y aurait-il une
servitude plus dure que celle qui résulte de l'ignorance ? La raison ne vous
dit-elle pas qu'il vaut mieux avoir des yeux que de n'en point avoir, et qu'il
est préférable d'être libre, plutôt que de demeurer enfermé en une cave obscure
et malodorante ? »
À l'instant même, et comme Diabolus
prononçait ces paroles, Tisiphone frappa le Capitaine Résistance qui se tenait
près de la porte ; la tête fut touchée et, au grand étonnement des habitants, le
Capitaine tomba mort par-dessus la muraille ; ceci encouragea beaucoup Diabolus.
Voyant son Capitaine mort (il était le seul homme de guerre dans la ville), la
Cité de l'Âme perdit tout courage ; d'ailleurs elle n'avait plus le coeur de
résister. C'était bien là ce que voulait Diabolus. M. Méchante Pause, l'orateur
amené par Diabolus, se leva aussitôt, et s'adressant aux habitants de la Cité de
l'Anse, dit :
- « Messieurs, mon maître a aujourd'hui
le bonheur de s'adresser à des gens paisibles et dociles, et nous espérons bien
réussir à vous faire accepter l'excellent conseil que vous venez d'entendre. Mon
Maître a pour vous un très grand amour. Il sait bien qu'en vous parlant comme il
vient de le faire, il encourt la colère du roi Shaddaï ; et cependant, s'il
était besoin, son amour le pousserait à faire encore davantage. Il est
d'ailleurs inutile de prononcer un mot de plus pour confirmer ce qu'il a dit ;
chaque parole contient sa preuve. Ainsi le nom seul de l'arbre suffirait à
mettre un terme à la controverse, si celle-ci se produisait. Je me permettrai
seulement de vous donner un tout petit avis, avec l'autorisation de mon Seigneur
(et ici Méchante-Pause fit une profonde révérence à Diabolus). « Pesez les
paroles de mon Maître ; regardez l'arbre, contemplez son fruit si plein de
promesses, songez que vous ne savez que bien peu de chose, et que c'est ici le
chemin de la Connaissance. Et si vous hésitez encore à faire ce que nous vous
disons, si vos raisons d'obéissance tiennent encore debout, si vous négligez de
suivre le très excellent conseil de mon Maître, je serai bien obligé de conclure
que vous n'êtes pas les gens intelligents que je vous crois être, et que je me
suis lourdement trompé. »
En entendant ces discours, et en
considérant que le fruit de l'arbre était bon à manger et agréable à la vue ;
que, de plus, il était propre à élargir le champ de la connaissance d'après les
dires des visiteurs, les habitants suivirent les suggestions de l'ennemi, en
prirent et en mangèrent. Mais avant que cet acte fut consommé, alors que
Méchante-Pause parlait encore, le Seigneur Innocence s'affaissa comme évanoui.
Avait-il été pris de nausées à l'ouïe de ces paroles ? Ou bien avait-il été
touché par une flèche ? Ou encore fut-il asphyxié par l'haleine empoisonnée de
l'infâme créature ? Je serais enclin à accepter cette dernière hypothèse.
Hélas ! Malgré tous les efforts qui furent faits, on ne put le ramener à la vie.
Le Capitaine Résistance et le Seigneur Innocence étaient morts ! Or ils étaient
tous deux la gloire de la Cité de l'Âme... Avec eux, toute noblesse semblait
s'être enfuie de la Ville, car ses habitants oubliant le Roi Shaddaï, se mirent
à suivre les conseils de Diabolus, se plaçant ainsi sous la domination de
l'Ennemi dont ils devinrent les esclaves et les vassaux, comme il va être
raconté dans la suite.
À peine avaient-ils mangé du fruit de
l'arbre de la Connaissance du Bien et du Mal, qu'une étrange ivresse monta au
cerveau des citoyens de la Cité. Oubliant toute prudence, ils ouvrirent toutes
grandes à Diabolus et à sa suite, la porte de l'Oreille et celle des Yeux. Leur
excellent Roi, sa Loi, et le châtiment qui devait atteindre quiconque
l'enfreindrait, ils n'y pensaient plus ! Le passé semblait aboli.
Dès qu'il fut dans la place, Diabolus se
dirigea vers le coeur de la Ville pour assurer sa conquête. Constatant qu'il
avait gagné les habitants, il jugea prudent de prononcer un second discours sans
plus attendre. - « Hélas ! gémit-il ; pauvre Cité de l'Âme ! Je t'ai
apporté l'honneur et la liberté ; mais maintenant t'abandonnerais-je ? Je ne le
puis pas ; tu dois être mise en état de défense. Shaddaï sera courroucé en
apprenant que tu as brisé tes entraves, et rejeté sa Loi. Que vas-tu faire ?
Après avoir goûté de la liberté, souffrirais-tu qu'on te retirât tes
privilèges ? Décide toi-même ! » Alors, d'une seule voix, les habitants dirent à
ce « buisson épineux » : - « Toi, tu régneras sur nous. »
RÈGNE DE DIABOLUS. - LE SEIGNEUR MAIRE : M. INTELLIGENCE EST DESTITUÉ ET AVEUGLÉ. - LE SEIGNEUR ARCHIVISTE M. CONSCIENCE EST ENTRAÎNÉ AU MAL, ET SA PUISSANCE ATROPHIÉE. - SOUMISSION DU SEIGNEUR VOLONTÉ QUI DEVIENT L'ALTER EGO DE DIABOLUS. - LA CITÉ DE L'ÂME EST MISE EN ÉTAT DE DÉFENSE CONTRE TOUTE. INCURSION POSSIBLE DE SHADDAÏ. - ELLE TOMBE DANS LA DÉGRADATION ET LA CORRUPTION.
Diabolus
se hâta d'accepter la royauté offerte et devint roi de la grande Ville de
l'Âme ; on le mit en possession du Château, et par là, de toutes les forces de
la Cité. Pénétrant dans le merveilleux palais que Shaddaï avait élevé pour lui,
pour sa joie et son bonheur, il le transforma en une forteresse qui fut
désormais son repaire : le repaire du redoutable géant Diabolus.
Alors, comme il craignait encore de perdre la
situation que son astuce avait conquise, il s'occupa de remanier le personnel
occupant les principaux emplois de la Cité, élevant celui-ci, abaissant
celui-là. C'est ainsi qu'il s'avisa de destituer purement et simplement Sa
Seigneurie le Maire, dont le nom était M. Intelligence, et Sa Seigneurie
l'Archiviste : M. Conscience. M. le Maire avait cependant donné son consentement
à la reddition de la Ville, mais Diabolus le jugeait dangereux parce que, dans
la haute position qu'il occupait, il pouvait encore discerner bien des choses.
Non content de l'avoir destitué, Diabolus s'employa à le plonger dans les
ténèbres en construisant tout autour de son palais une tour massive et très
élevée ; si haute, que les rayons du soleil ne parvenaient plus jamais jusqu'aux
fenêtres du malheureux captif, et que son habitation fut plongée dans la nuit.
Séparé de la Lumière, il devint bientôt semblable à l'aveugle-né qui n'a jamais
contemplé le jour. Sa demeure devint une prison, dont il ne devait plus franchir
les limites. Comment aurait-il pu secourir la Cité ? Même s'il avait eu quelque
énergie de reste et quelque désir de le faire, il se trouvait maintenant réduit
à l'impuissance absolue. Aussi longtemps que la grande ville de l'Âme était
gouvernée par Diabolus, et elle devait l'être aussi longtemps qu'elle lui
obéissait, son ancien Maire ne pouvait plus lui être d'aucun secours ; bien au
contraire.
Quant à m. l'Archiviste, homme ail jugement
sûr, au discours éloquent, versé dans les lois du Royaume, et qui, jusqu'au
moment de la reddition de la Ville à laquelle il avait consenti, était resté
fidèle et courageux en toutes circonstances, Diabolus le haïssait ; il lui était
odieux. Malgré ses efforts, ses séductions, ses ruses, l'Usurpateur n'avait pu
faire de l'Archiviste (M. Conscience) sa créature. Certes, sous la domination de
Diabolus, M. Conscience était sensiblement dégénéré : parmi les lois
nouvellement promulguées, plusieurs lui plaisaient assez, ainsi que le service
de Diabolus. Et cependant, il arrivait parfois que le souvenir de Shaddaï
remplissait sa pensée ; alors la terreur de celui qu'il avait si gravement
offensé tombait sur lui, et il s'élevait avec véhémence contre Diabolus. Parfois
aussi lorsqu'il avait l'une de ces crises de repentir (et il en avait de
terribles), il rugissait comme un lion et ses puissantes harangues faisaient
trembler toute la Ville de l'Âme.
Aussi Diabolus le craignait. Ses paroles,
comme je viens de l'expliquer, éclataient sur la ville comme le font de soudains
orages, et avaient une violence comparable à celle des coups de tonnerre.
Réfléchissant qu'il ne pouvait se l'attacher parfaitement et faire de lui sa
créature, le Géant décida de le débaucher autant que faire se pouvait : il
essaya de stupéfiants sur la pensée, et d'endurcir le coeur en l'entraînant sur
les chemins de la vanité. Ici encore Diabolus réussit partiellement. Peu à peu,
il l'entraîna dans le mal et la méchanceté, à ce point que M. Conscience perdit
à peu près complètement le sentiment du péché. Ne pouvant obtenir davantage,
Diabolus décida d'essayer de persuader aux habitants de la Cité que M.
Conscience était devenu fou ; inutile donc de s'inquiéter de lui. À ce propos,
il rappela les terribles crises de M. Conscience : S'il est alors lui-même, dit
l'Usurpateur, pourquoi n'est-il pas ainsi toujours ? La vérité, c'est que tous
les fous ont des crises dangereuses, et comme il est fou, il a les siennes.
C'est de cette façon et par plusieurs autres de cette nature que Diabolus
conduisit Âme d'Homme à oublier, à négliger et même à mépriser ce que pouvait
dire M. Conscience. Quand Diabolus réussissait à étourdir celui-ci, il ne
manquait pas de lui faire nier ce qu'il affirmait lorsqu'il avait ses terribles
réveils, de telle sorte qu'il le disqualifiait chaque jour davantage aux yeux
des habitants. Désormais ce n'était plus librement qu'il élevait la voix en
faveur du roi Shaddaï, mais lorsqu'il y était contraint. Parfois Il dénonçait
sans ménagements certaines choses, parfois il se taisait. Il n'agissait plus que
de façon tout à fait spasmodique semblant profondément endormi ou mort, même
lorsque toute la Cité de l'Âme s'adonnait à la vanité et aux choses de néant,
dansant à la suite de Diabolus aux airs qu'il tirait de sa flûte.
Et s'il arrivait encore que quelque habitant
effrayé par les rares protestations de M. Conscience vînt trouver l'Usurpateur,
celui-ci calmait ses craintes en affirmant que les déclarations du « Trouble
fête » n'étaient pas inspirées par l'amour ou la pitié ; mais par le seul besoin
de parler et de s'entendre parler. Diabolus apaisait de cette manière quiconque
venait à lui. Il ajoutait aussi volontiers comme argument décisif : « 0, Âme
d'homme ! Considérez, constatez que malgré la rage de ce vieux gentilhomme, et
le bruit que font ses discours, vous n'entendez jamais rien dire de Shaddaï
lui-même ». Le misérable menteur savait cependant que les protestations de M.
Conscience étaient la voix même de Dieu parlant à Conscience pour qu'il avertît
Âme d'homme. Diabolus disait encore : « Vous voyez bien que Shaddaï s'inquiète
peu de la perte de la ville de l'Âme et de sa rébellion ; et qu'il ne se mettra
pas en peine de lui demander compte de sa défection, parce qu'elle s'est donnée
à moi. Il sait bien que, si vous étiez à lui, vous êtes maintenant à moi ;
aussi, nous laissant l'un à l'autre, il ne s'en fait aucun souci. De plus,
souvenez-vous de mes services. J'ai fait pour vous tout ce que j'ai pu. Les lois
que je vous ai données vous procurent plus de joies et de satisfactions que le
paradis de Shaddaï. Grâce à moi, vous avez un maximum de liberté. Vous étiez
parqué ; j'ai brisé vos barrières plus de lois, plus de contrainte, plus de
jugement pour vous effrayer. Je ne demande compte à personne de ses actions, si
ce n'est au vieux fou (vous savez qui je désigne ainsi). De par moi, chacun vit
comme un prince, et comme bon lui semble. Je n'exerce de contrôle sur personne
et je n'admets pas davantage que personne en exerce sur moi. »
C'est avec des discours de ce genre que le
misérable imposteur calmait les remords de la Cité de l'Âme et excitait sa
colère contre M. Conscience. De sorte qu'à plusieurs reprises les citoyens
songèrent à se défaire de leur Censeur en le tuant. Ils auraient voulu le savoir
très loin, à des milliers de kilomètres de leur ville ; le souvenir de ses
paroles les affligeait, sa seule vue les emplissait d'effroi, bien qu'il fût
fort affaibli et dégénéré. Mais leurs voeux devaient rester vains et leurs
complots stériles, ce qui semblerait absolument incompréhensible sans la sagesse
et la puissance infinies de Shaddaï, qui avait décrété que le Seigneur
Conscience subsisterait, et serait son témoin parmi les hommes. La maison de M.
l'Archiviste était d'une solidité à toute épreuve et était appuyée à l'un des
forts de la ville ; si la populace ou quelque misérable venaient dans quelque
but de meurtre, M. Conscience n'avait qu'à lever les écluses pour provoquer une
inondation et faire périr ses adversaires.
Mais laissons maintenant la personnalité du
seigneur Archiviste, aussi dénommé M. Conscience, et occupons-nous du seigneur
Volonté, l'un des membres de l'ancienne noblesse de la grande ville de l'Âme. Il
était d'aussi haute naissance qu'aucun autre dans la Cité, et homme libre autant
et plus que ses concitoyens, ayant, si j'ai bonne souvenance, des privilèges
spéciaux attachés à sa personne. Il était doué d'une très grande énergie, de
beaucoup de décision et de courage, de sorte que personne ne pouvait le réduire
par la force. Est-ce l'orgueil de son ancienneté, de sa puissance, de ses
privilèges, qui lui firent rejeter toute idée d'esclavage possible et
l'amenèrent à rechercher quelque charge, quelque emploi sous le régime de
Diabolus ? La chose est très probable. Il voulait être quelqu'un dans la Cité ;
et une fois sa misérable résolution prise, il ne perdit point de temps pour
arriver à ses fins. Déjà, il avait été l'un des premiers à se laisser gagner par
le beau discours de Diabolus et à conseiller qu'on lui ouvrît la porte. C'était
là un service que l'Usurpateur n'avait eu garde d'oublier et qui avait fait
nommer aussitôt M. Volonté à un emploi. Puis, discernant la valeur de son vassal
et la solidité de l'attachement de celui-ci, Diabolus résolut de faire de lui
l'un des grands auxquels il soumettait les affaires importantes de la Ville.
Il le fit donc appeler, lui exposa ce qu'il
avait au coeur, et il n'eut pas à faire de longs discours pour persuader son
auditeur. M. Volonté avait été d'avis qu'on livrât la Cité à Diabolus, et
maintenant il lui plaisait de le servir. Ce que voyant, l'Usurpateur le nomma
commandant de la forteresse, gouverneur des remparts et gardien des portes.
L'une des clauses de sa charge stipulait que rien ne pourrait se faire dans la
ville sans son consentement. M. Volonté devenait ainsi le second de Diabolus et
plus rien ne s'accomplissait qui ne fût selon son bon plaisir. Mgr Volonté avait
un secrétaire : M. Pensée qui ressemblait en tous points à son Maître : en
principe, ils ne faisaient qu'un et dans la pratique ils ne se séparaient guère.
Sous leur gouvernement, Âme d'Homme fut amenée à la seule ambition de satisfaire
les convoitises des Seigneurs Volonté et Pensée.
Jamais ne s'effacera de ma mémoire la
conduite de ce M. Volonté quand le pouvoir lui échut. Il commença par nier
purement et simplement qu'il devait quoi que ce soit à son ancien Roi ; puis il
s'engagea par serment et jura fidélité au grand maître Diabolus ; enfin, une
fois installé dans ses différentes charges, il réduisit la grande ville de l'Âme
en un état si misérable qu'on ne saurait facilement l'imaginer : il faut en
avoir été le témoin.
Et d'abord, il s'attaqua à M. Conscience, le
poursuivant d'une haine à mort. Il ne pouvait supporter de le rencontrer ou de
l'entendre. S'il l'apercevait, il fermait les yeux, s'il l'entendait, il se
bouchait les oreilles. Il avait décidé qu'on ne devait plus voir dans la ville
aucun fragment du Code de Shaddaï. Ainsi, son clerc M. Raison possédait encore
quelques parchemins de la Loi en mauvais état ; dès que le Seigneur Volonté les
aperçut, il les jeta derrière son dos. Il est vrai que M. Conscience conservait
en son étude quelques-unes des lois de l'excellent Shaddaï ; mais elles étaient
hors d'atteinte du Seigneur Volonté. Le nouveau potentat estimait aussi que les
fenêtres de la maison de l'ancien Maire recevaient encore trop de lumière ; cela
ne valait rien pour la ville, assurait-il. Même la clarté d'une chandelle lui
semblait de trop. Désormais plus rien ne plaisait au Seigneur Volonté qui ne
plût d'abord à Diabolus.
Il n'avait pas son égal pour publier par les
rues de la ville la bravoure, la sagesse, la grandeur de Diabolus ; il
s'abaissait au niveau des plus abjects pour chanter les louanges de son
« illustre Maître ». Il n'avait pas besoin de commandement pour faire le mal,
celui-ci était devenu son compagnon habituel.
Sous ses ordres, le Seigneur Volonté avait un
adjoint dont le nom était Affection. Lui aussi était fortement déchu ; oubliant
les principes de son origine, il était tombé dans la débauche et ne pensait plus
qu'aux choses charnelles, c'est pourquoi on l'avait surnommé : Vile Affection.
Il se trouva que Vile Affection s'éprit de Convoitise charnelle, la fille de M.
Raison ; ils furent mariés. Union bien assortie, pensa Diabolus lorsqu'il
l'apprit ; et il dit à cette occasion : « qui se ressemble s'assemble ». Le
couple eut de nombreux enfants : Effronterie, Calomnie, Insubordination. Ainsi
que leurs trois soeurs : Mépris de la Vérité, Oubli de Dieu, Esprit vindicatif,
ils se marièrent dans la ville et eurent toute une lignée de mauvais sujets dont
nous ne pouvons énumérer tous les noms ici...
Par tous les moyens en son pouvoir,
l'Usurpateur s'appliqua à défigurer toute idée, toute pensée de Shaddaï dans le
coeur d'Âme humaine rendant l'ancien Roi méconnaissable. C'est à quoi s'employa
tout particulièrement sous ses ordres un M. Pas de Vérité qu'il chargea plus
spécialement de cette tâche. Pas de Vérité avait la double mission de rendre
Shaddaï méconnaissable, de le travestir, indignement ; 2° d'exalter Diabolus.
Enfin, Diabolus abrogea tout ce qui demeurait
encore des lois ou des statuts du Roi Shaddaï, tout ce qui avait trait à la
morale, toutes les lois civiles ou naturelles. Lui et son second : le Seigneur
Volonté, cherchaient par là à faire descendre l'Âme au niveau de la brute, à
l'amener à une sensualité bestiale et à la négation de toute vérité. Puis
Diabolus édicta ses lois : Toute liberté était conférée à la convoitise
charnelle, à la convoitise des yeux et à l'orgueil de la vie. L'impiété,
l'impureté, la méchanceté étaient encouragées. En se conformant aux lois de
Diabolus, les habitants de la Cité de l'Âme auraient la joie, le contentement,
le bonheur, l'allégresse. Et jamais personne ne leur demanderait compte de
n'avoir point agi autrement.
Se rappelant aussi qu'il avait destitué
l'ancien Maire et l'Archiviste, et pour n'être pas accusé d'avoir diminué en
rien la grandeur de la Cité, Diabolus nomma un autre maire en la personne du
Seigneur Convoitise, homme qui en toutes choses agissait naturellement comme la
brute, et loin de favoriser le bien, ne pouvait qu'encourager le mal... Quant à
l'Archiviste, ce fut en M. Oublie le Bien, triste sire qui ne pensait qu'au mal
et s'y vautrait avec délices... A cause de leur situation. et de leur
immoralité, ces deux personnages eurent une influence des plus néfastes sur les
citoyens. Quand le mauvais exemple vient de haut, le peuple ne tarde pas à se
corrompre.
Toutes les autres nominations de Diabolus
furent de cette sorte. MM. Incrédulité, Orgueil, Juron, Impureté,
Endurcissement, Cruauté, Fureur, Mensonge, Fausse-Paix, Ivresse, Tricherie,
Athéisme se virent attribuer des emplois. Il y eut d'autres nominations de
moindre importance : des baillis, des sergents, des gendarmes ; je ne puis tous
les nommer ; ce serait trop long.
Enfin, il songea à fortifier la ville, et fit
élever trois forteresses qui lui parurent inexpugnables : la première : Défi,
commandait toute la Cité et eut comme gouverneur : Haine de Dieu. Placée près de
la Porte de l'Oeil, elle devait empêcher les habitants de connaître leur ancien
Roi. La forteresse dite de Minuit qui s'élevait près de l'ancien Château pour le
rendre plus obscur, devait garder les citoyens de toute connaissance
d'eux-mêmes. Son gouverneur fut M. Hait la Lumière. La troisième forteresse :
Douceurs du péché s'élevait sur la place du Marché et devait empêcher tout
retour vers le Bien. Son gouverneur était M. Amour charnel. Haine de Dieu, comme
aussi Hait la Lumière, étaient Diaboloniens et faisaient partie de l'armée qui
avait aidé Diabolus à s'emparer de la Cité de l'Âme. Ces forteresses furent
armées comme il convenait.
Et maintenant Diabolus se sentait en sûreté.
Il avait fait tout ce qui était en son pouvoir pour s'assurer la possession
définitive de la Ville de l'Âme, et pour la garder contre toute incursion du bon
roi Shaddaï ou de son Fils.
LE ROI SHADDAÏ ET SON FILS LE PRINCE EMMANUEL, DOULOUREUSEMENT FRAPPÉS PAR LA DÉFECTION ET LA RUINE DE LA CITÉ DE L'ÂME, DÉCIDENT DE LA SECOURIR ET DE LA RAMENER SOUS LEUR AUTORITÉ EN LUI FAISANT DES PROPOSITIONS DE PAIR. - L'ARMÉE DE SECOURS LUI EST ENVOYÉE SOUS LA CONDUITE DES CHEFS BOANERGÈS, CONVICTION, ESPÉRANCE, JUGEMENT. - DIABOLUS SE PRÉPARE À FAIRE ÉCHOUER LE PLAN DIVIN. - IL PRÉPARE LA CITÉ DE L'ÂME À LA RÉSISTANCE. - SIÈGE DE LA CITÉ. - ÂME HUMAINE RÉVEILLÉE EST JETÉE DANS LA TERREUR, MAIS REFUSE DE RETOURNER À SON ROI. - SUGGESTIONS DE DIABOLUS QUI VEUT LA GARDER PRISONNIÈRE. - LES APPELS DES CAPITAINES DE SHADDAÏ SONT REJETÉS.
Longtemps avant que les choses fussent arrivées au point que nous avons dit
dans le chapitre précédent, le roi Shaddaï avait été averti de ce qui se
passait, et il savait comment la grande ville de l'Âme dans le continent de
l'Univers avait été assiégée et conquise par le géant Diabolus, autrefois l'un
de ses serviteurs. Lorsque certain jour, l'un des messagers vint se présenter à
la Cour et qu'il dit devant Shaddaï et son Fils, les hauts dignitaires, les
capitaines, les nobles et toute la cour réunie tous les détails de l'agression
par ruse, le succès de Diabolus, l'état d'abjection dans lequel il avait réduit
la Cité, lorsqu'il expliqua que Diabolus avait fait élever et armer des forts,
dressant ainsi l'Âme contre son véritable Roi, la douleur et le deuil
s'étendirent sur tous les visages, et ce fut une grande lamentation à cause de
la misère et de la corruption dans lesquelles l'Ennemi avait plongé la noble
Cité de l'Anse. Seuls le Roi et son Fils avaient eu la prescience des événements
et déjà avaient pourvu à la délivrance de la Cité, délivrance qui devait
s'accomplir au moment choisi par Shaddaï. Tous deux laissèrent voir aussi leur
douleur, ainsi que le grand amour et la compassion qu'ils ressentaient pour la
Ville de l'Âme.
Puis Shaddaï et son Fils se retirèrent en
leur appartement privé, et là, examinèrent la résolution prise anciennement :
ils souffriraient pour un temps que la Cité fut perdue, mais ils en feraient à
nouveau la conquête, et cela de telle manière qu'ils en acquerraient un renom et
une gloire éternels. À la suite de cette rencontre, le Fils fit cette promesse
au Roi : « Je serai ton Serviteur et je te ramènerai la Cité de l'Âme. » Le Fils
alliait en sa Personne la Grandeur et la Douceur. Il aimait très
particulièrement les affligés, et n'avait qu'une inimitié au coeur, et Diabolus
en était l'objet. Il fut donc décidé qu'au moment déterminé par la Sagesse
suprême, le Fils se rendrait dans la contrée de l'Univers, et que là de façon
juste et équitable, en faisant amende pour les folies de la Cité de l'Âme, il
poserait les fondements d'une parfaite délivrance du joug de Diabolus et de sa
tyrannie.
De plus, Emmanuel résolut de faire la
guerre à Diabolus tant qu'il régnerait encore sur la Cité de l'Âme et de le
chasser des retraites qu'il habitait. Le chef des secrétaires dressa le
procès-verbal des décisions prises, et fut chargé de faire connaître celles-ci
dans tous les coins et recoins de l'Univers. Nous en donnons ci-après un court
résumé :
« Que tous ceux que cela concerne sachent
que le Fils de Shaddaï le grand Roi s'est engagé par convention avec son Père à
lui ramener la ville de l'Âme ; et à cause de son amour incomparable, il placera
celle-ci dans des conditions meilleures plus heureuses que celles qui étaient
siennes avant qu'elle fut prise par le géant Diabolus. »
Cette déclaration fut publiée en tous
endroits, ce qui provoqua des représailles de la part de Diabolus. « Maintenant
je vais être attaqué, songeait-il, et mon habitation me sera enlevée... » Il
faut empêcher que ces bonnes nouvelles arrivent aux oreilles de mes esclaves.
S'ils apprenaient que leur ancien roi Shaddaï et Emmanuel n'ont pour eux que des
pensées d'amour, que pourrais-je espérer d'autre qu'une révolution ? »
Il appela donc le Seigneur Volonté lui
recommandant de veiller jour et nuit aux portes de l'Oeil et de l'Oreille, car,
dit-il, j'ai entendu parler d'un certain projet : nous serions tous considérés
comme traîtres, et Âme d'homme serait ramenée à son premier état d'esclavage.
J'espère que ce sont là histoires en l'air ; cependant veillez à ce qu'elles ne
pénètrent pas dans la ville ; cela ne pourrait que troubler le peuple. Ces
nouvelles ne sauraient vous réjouir Seigneur Volonté pas plus qu'elles ne me
réjouissent moi-même. Prenez garde aux marchands qui viennent de loin,
arrêtez-les, questionnez-les ; ne laissez le trafic libre que pour ceux qui nous
sont favorables. Avez des espions dans tous les coins de la Cité, qu'ils
surveillent les habitants surprennent les conversations, et qu'ils aient le
pouvoir de supprimer et détruire tous ceux qui tremperaient en quelque complot,
ou qui parleraient des prétendus desseins de l'ex-Shaddaï et d'Emmanuel. »
Le Seigneur Volonté s'empressa de déférer
aux désirs de Diabolus, lequel décida d'autre part d'imposer aux citoyens un
serment de fidélité : « ils devaient le reconnaître lui, Diabolus, comme seul
roi, et s'élever contre tout prétendant au gouvernement de la Ville d'Âme. »
D'une seule voix les pauvres insensés prononcèrent le serment imposé ; ce qui ne
sembla pas leur peser beaucoup plus que ne ferait un sprat dans le gosier d'une
baleine. Diabolus, lui, se félicitait de ce qu'il venait d'obtenir. Shaddaï
pourrait-il jamais absoudre le peuple de cette alliance avec la mort, de cette
convention avec le sépulcre ?
Enfin, l'Usurpateur résolut de faire
tomber encore plus bas dans le mal les malheureux citoyens de l'Âme ; et il fit
annoncer par M. Ordure que chacun pouvait s'adonner à ses convoitises sans
aucune restreinte. Par là il voulait affaiblir davantage ses esclaves, les
rendre plus incapables de saisir les bonnes nouvelles et d'espérer encore si
celles-ci arrivaient jamais jusqu'à eux. Car le raisonnement de l'intelligence
naturelle est celui-ci : Plus un pécheur est enfoncé dans la perdition, moins il
peut espérer en la miséricorde.
En agissant ainsi, Diabolus pensait aussi
à la sainteté d'Emmanuel. Celui-ci ne reculerait-il pas d'horreur devant
semblable abîme de souillure ? Ne se repentirait-il pas d'avoir résolu la
rédemption d'êtres tombés aussi bas ? Enfin pour parer aux effets redoutables
que pourrait avoir la proclamation de la Délivrance dans la Cité de l'Âme,
l'Usurpateur résolut de prendre les devants. Il dit donc que certains bruits
étaient parvenus jusqu'à lui, bruits donnant comme certaine une entreprise de
Shaddaï pour délivrer la Cité d'Âme humaine. Pour cette raison, il allait
prononcer un grand discours sur la place du Marché, et invitait tous les
citoyens à venir l'entendre. Voici un résumé de ce discours :
Diabolus rappela d'abord au peuple
rassemblé, tout ce qu'il lui avait donné avec la liberté, et combien était grand
son amour pour la Cité de l'Âme. Certes, s'il ne pensait qu'à lui, et si les
nouvelles de la venue d'Emmanuel étaient exactes, il lui serait bien facile de
s'en aller ! Mais non ; il voulait lier son sort à celui des habitants. Et eux,
voudraient-ils l'abandonner ? - D'une seule voix, ils répondirent : « Qu'il
meure, celui qui voudrait t'abandonner. » - C'est bien inutilement, continua
Diabolus, que nous espérerions quelque quartier de Shaddaï ; Shaddaï ne sait pas
ce que c'est que de faire quartier : Aussi ne croyez pas une syllabe de tout ce
qu'il pourrait vous faire dire en vous offrant le pardon, et en mettant en avant
sa miséricorde. Ce serait uniquement pour vaincre plus facilement votre
résistance. Prenons donc la résolution de résister jusqu'au bout, et de
n'écouter aucune proposition de pardon. C'est du côté de la porte de l'Ouïe que
je discerne le danger. Et puis si vous écoutiez Shaddaï, s'il pénétrait dans la
ville, s'il faisait quartier à quelques-uns ou même à tous, de quoi cela vous
servirait-il ? Continueriez-vous de vivre dans les plaisirs comme vous le faites
maintenant ? Non pas ! Vous seriez liés par des lois qui vous rendraient la vie
insupportable, et devriez faire ce que, maintenant, vous jugez haïssable : Je
suis pour vous, si vous êtes pour moi ; mieux vaut mourir vaillamment que de
mener une vie d'esclave !... J'ai des armes pour vous tous. Venez à mon
château-fort, vous y serez bien reçus, et vous y trouverez l'armure nécessaire
au combat.
1° Je vous recommande mon casque. Le
casque de l'espoir que tout est pour le mieux, quoi que vous fassiez. C'est le
casque de ceux qui assurent jouir de la paix même en marchant dans l'iniquité et
en ajoutant l'ivresse à la soif. Cette pièce de l'armure a fait ses preuves.
Tant que vous portez ce casque, vous ne craignez ni flèche, ni dard, ni épée. Il
détourne les coups. Veillez donc à toujours le garder.
2° Voici ma cuirasse : une cuirasse de
fer forgée en mon pays. Elle consiste en un coeur aussi dur que le fer, aussi
insensible que la pierre, que rien ne peut plus toucher ou émouvoir. Avec cette
cuirasse, aucune parole de paix ou de pardon ne pourra vous atteindre, non plus
que la terreur d'un jugement. Cette pièce de l'armure est très nécessaire à qui
veut combattre Shaddaï et s'enrôler sous ma bannière.
3° Mon épée est une langue animée du feu
de l'enfer et qui peut se plier à dire du mal de Shaddaï, de son Fils, de ses
décisions, de son peuple. Quiconque la possède et en fait l'usage que j'indique,
ne se laissera jamais abattre par mon ennemi.
4° Mon bouclier : c'est l'incrédulité.
Jetez le doute sur toutes les paroles de Shaddaï. L'incrédulité paralyse sa
puissance. Il peut arriver qu'il soit brisé. Cependant ceux qui ont fait le
récit des guerres d'Emmanuel contre mes serviteurs assurent qu'en certains
endroits il ne put faire de miracle à cause de l'incrédulité. Pour bien le
manier refusez de croire les choses même véritables, quelles qu'elles soient, et
quelle que soit la personne qui les dit, Si Emmanuel parle de jugement, ne
craignez pas ; s'il parle de miséricorde n'écoutez pas. Même s'il promet par
serment de ne faire que du bien à l'Âme, ne vous inquiétez pas de ce qu'il dit ;
mettez tout en doute. C'est de cette façon qu'il faut manier le bouclier de
l'incrédulité. Celui qui fait autrement ne m'aime pas ; il est mon ennemi.
5° Enfin une autre pièce de mon
excellente armure, c'est un esprit muet qui ne s'abaisse jamais à implorer la
miséricorde et à prier. En plus de tout ce que je viens d'énumérer, j'ai aussi
des maillets, des dards empoisonnés, des traits enflammés, des flèches, la mort,
armes excellentes qui fauchent l'armée ennemie. »
Tous les habitants de la Cité de l'Âme
furent armés de pied en cap et reçurent des munitions abondantes. Ceci fait,
Diabolus déclara que si vraiment Shaddaï attaquait la ville, et si celle-ci
supportait victorieusement le premier choc, nul doute qu'avant longtemps le
monde entier ne lui fût soumis, à lui Diabolus. Alors il ferait des citoyens de
l'Âme, des rois, des princes, et des capitaines. La garde fut doublée aux
portes, les citoyens s'exercèrent au combat, les chants de guerre
retentissaient, chants qui exaltaient le tyran, et le courage des guerriers.
L'avant-garde des armées du roi Shaddaï
forte de quarante mille hommes, tous fidèles, et conduits par quatre capitaines
choisis parmi les plus vaillants se préparait à partir pour la grande ville de
l'Âme. Il avait semblé préférable à Shaddaï de ne pas envoyer immédiatement son
Fils, mais de laisser aller d'abord ses serviteurs pour qu'ils prissent contact
avec la Cité rebelle. Généralement, dans toutes ses guerres, Shaddaï envoyait
cette avant-garde dont les chefs étaient braves et vaillants, Habitués à la
dure, ils avaient sous leurs ordres des hommes de la même trempe qu'eux. Chacun
des Chefs reçut une bannière qui devait rester déployée pour indiquer
l'excellence de la cause du roi Shaddaï et ses droits sur la Cité de l'Âme. La
bannière du Chef Boanergès était portée par l'enseigne Tonnerre dont les
couleurs étaient noires ; sur l'écusson : trois éclairs flamboyants. Le nom du
porte-enseigne du Chef Conviction était M. Tristesse. Ses couleurs étaient pâles
et l'écusson représentait le livre de la Loi ouvert d'où jaillissait une flamme.
Le porte-enseigne du général Jugement se
nommait M. Terreur, il portait les couleurs rouges et son écusson était une
fournaise ardente. Le porte-enseigne du général Exécution était un M. Justice
qui portait aussi la livrée rouge et dont l'écusson était un arbre sans fruit
avec une cognée plantée dans les racines. Chacun des chefs avait dix mille
hommes sous ses ordres. Certain jour officiers et soldats furent appelés par
Shaddaï, chacun individuellement, pour se mettre en campagne ; et chacun reçut
l'équipement qui convenait à son grade et à son service. Quand le Roi eut
rassemblé ses forces pour l'expédition résolue, il donna ses ordres aux chefs et
à l'armée, ordres que tous devaient fidèlement exécuter. Voici ce que dit
Shaddaï à son généralissime Boanergès : « O toi Boanergès, l'un de mes fougueux
et vaillants capitaines qui commande à 10.000 hommes vaillants et fidèles, va en
mon nom jusqu'à la misérable Cité de l'Âme : tu lui offriras d'abord la paix, et
lui ordonneras de rejeter le joug et la tyrannie du méchant Diabolus puis de
revenir à moi qui suis son Prince et Seigneur ; les habitants extirperont tout
ce qui est diabolonien et toi tu veilleras à l'exécution de ces ordres. Tu
veilleras à ce que la soumission soit véritable. Ensuite tu feras en sorte de
m'établir une garnison dans la ville de l'Âme. Veille à ne faire aucun mal à
aucun des indigènes ; s'ils veulent se soumettre, traite-les comme des amis,
comme des frères, car je les aime. Dis-leur qu'en temps opportun j'irai vers eux
et qu'ils sauront que je suis miséricordieux. Mais si, malgré tes sommations et
bien que tu produises tes lettres de créance, ils refusent de t'écouter, emploie
tous les moyens en ton pouvoir pour les réduire en mon obéissance. Bon voyage. »
Au jour fixé, après un nouveau discours
de Shaddaï, l'armée avec ses bannières déployées se mit en marche. Le trajet
était long jusqu'à la ville de l'Âme. Partout où elle passait, l'armée royale
était en bénédiction.
Après un long voyage on aperçut de loin
la Cité ; et discernant aussitôt en quel état misérable le joug de Diabolus
l'avait réduite, les troupes de Shaddaï ne purent retenir leurs lamentations.
L'armée arriva enfin devant la ville, se massa près de la porte de l'Oreille,
dressa ses tentes, creusa des tranchées. - Lorsqu'ils aperçurent le corps
expéditionnaire royal, ses brillants uniformes, ses armes étincelantes, ses
bannières, les gens de la ville ne purent s'empêcher de venir jusqu'aux remparts
pour admirer le spectacle que donnait cette armée si parfaitement disciplinée et
si bien équipée. Mais le vieux renard Diabolus pris de crainte que, s'ils
étaient sommés de le faire, les gens de la ville n'ouvrissent les portes de la
Cité, sortit en hâte de son château-fort, donnant l'ordre au peuple de quitter
les remparts sans plus tarder et de se replier au centre de la ville. Et là il
leur fit un discours tout entremêlé de mensonges comme à son habitude et de
reproches : « Eh quoi. Quel manque de prudence chez ceux que je considère comme
mes loyaux sujets, dit-il ! ... Savez-vous d'où viennent ces gens, et pourquoi
ils se retranchent devant notre Cité ? Ce sont ceux dont je vous ai parlé depuis
longtemps, et contre lesquels je vous ai armés. Pourquoi n'avez-vous pas allumé
le signal et sonné l'alarme lorsque vous les avez vus ?... Que de soins n'ai-je
pas pris pour rendre la ville imprenable et pour endurcir vos coeurs ! Ai-je
tant travaillé en vain ? Et n'ai-je en définitive sous mes ordres qu'une
compagnie d'innocents, bons tout au plus à regarder du haut des remparts leurs
plus mortels ennemis ? Préparez-vous donc au combat, et que personne, sans un
ordre émanant de moi, n'ose plus passer la tête par-dessus les murs. »
À l'ouïe de ce discours, les habitants
furent comme pris de panique, ils coururent de-ci, de-là par les rues, appelant
au secours, et disant que les hommes qui mettaient le monde sens dessus dessous
s'étaient rangés en bataille devant leur Cité...
« J'aime mieux les voir ainsi, dit
Diabolus, quand on vint lui annoncer en quel état son discours avait jeté les
habitants. »
Avant la fin du troisième jour, le
généralissime commanda à son trompette d'aller jusqu'à la porte de l'Oreille
pour sommer la Cité de l'Âme de donner audience à l'envoyé du grand roi Shaddaï.
Le trompette obéit, fit retentir l'appel, mais personne ne se présenta, car
Diabolus l'avait défendu. L'envoyé revint donc rendre compte de sa mission à
Boanergès et de son échec. Il fut envoyé une seconde fois ; à nouveau sans
résultat. Enfin la troisième fois, le trompette reçut l'ordre d'avertir la ville
que si elle refusait l'audience demandée, tous les moyens seraient employés pour
la ramener à l'obéissance de Shaddaï. Cette fois, enfin, le Seigneur Volonté,
gouverneur de la ville, se présenta et demanda d'un ton rogue : « Pourquoi tout
cet horrible bruit ? Qu'étaient toutes ces paroles menaçantes contre la ville de
l'Âme ? Qui était l'individu ? D'où venait-il ? » - Le trompette répondit
alors : « Je suis le serviteur du plus noble des chefs, le général Boanergès qui
commande les armées du roi Shaddaï contre lequel toi et ta Cité vous vous êtes
rebellés. Mon maître a un message pour la Cité de l'Âme, pour toi aussi puisque
tu en fais partie. - Je m'en vais transmettre tes paroles à mon Maître, dit le
Gouverneur, et nous verrons ce qu'il ordonnera. - Notre message n'est pas
destiné à Diabolus, répondit le Trompette, mais à la misérable Cité de l'Âme...
Nous sommes ici pour la soustraire à l'épouvantable tyrannie de Diabolos et la
ramener à son véritable possesseur, l'excellent roi Shaddaï. - Je porterai ton
message à la ville, répondit le Gouverneur.
- Prends garde de ne point nous tromper ;
si vous vous soumettez nous vous offrons la paix, sinon c'est la guerre. Et
comme preuve de ce que je te dis, vous verrez demain flotter sur la montagne, la
bannière noire avec ses éclairs. »
Lorsque le temps accordé fut écoulé,
Boanergès envoya à nouveau son trompette, décidé à faire connaître à la ville le
message du Roi. Cette fois les citoyens se présentèrent, mais ils prirent soin
de fortifier autant qu'ils le purent la porte de l'Oreille, avant de venir aux
remparts. Le capitaine Boanergès demanda à parler au Maire ; alors ce fut le
Seigneur Incrédulité qui se présenta. « Ce n'est pas lui, dit le Capitaine. Où
est le Seigneur Intelligence, l'ancien maire de cette ville ? » À cette
question, Diabolus en personne, car il était là, se présenta pour répondre : -
« M. le Capitaine, dit-il, voici au moins la quatrième sommation de se rendre
que vous faites à la Cité. Vous voulez qu'elle se donne à votre Roi. Au nom de
quelle autorité je vous prie ? Je n'en sais rien et ne m'en préoccupe
point !... » Mais Boanergès ne répondit rien à Diabolus, et s'adressant aux
citoyens de la Cité de l'Anse dit : « Sache, Cité malheureuse et rebelle que le
grand Shaddaï m'a envoyé vers toi avec cet ordre de te ramener à son obéissance.
Et en même temps Boanergès présentait à la vue de tous le sceau royal. Si vous
répondez à mon appel, j'ai l'ordre de vous traiter comme des amis ou même comme
des frères ; mais si vous refusez d'écouter et de vous soumettre si vous
persévérez dans votre révolte, je dois essayer de vous réduire par tous les
moyens en mon pouvoir. »
Dès que Boanergès eut cessé de parler, le
chef Conviction se leva à son tour et s'adressant aux citoyens, dit : « O
malheureuse Cité d'Aine d'Homme autrefois réputée pour ton innocence, tu es
maintenant tombée dans le mensonge et l'hypocrisie. Écoute ce que t'a dit le
chef Boanergès, accepte les conditions offertes, conditions de paix, de
compassion, alors que tu as si gravement offensé le Roi qui pourrait te réduire
en pièces. Si tu prétends que tu n'as pas péché, que tu ne t'es pas rebellée
contre ton Roi, tout ton passé est là, toutes tes actions sont là depuis le jour
que tu t'es détournée de Lui (ce qui fut le commencement de ton péché) et
témoignent contre toi. Tu as écouté la voix du Tyran, tu l'as accepté comme roi,
tu as rejeté les lois de Shaddaï et accepté celles de Diabolus, tu te mets sur
la défensive et tu fermes tes portes devant nous, envoyés et fidèles serviteurs
du Roi. Qu'est-ce que tout cela, que signifie tout cela, sinon péché et
révolte ? Ah ! accepte l'invitation qui t'est faite, ne méprise pas le temps de
la Grâce. Accorde-toi au plus tôt avec la partie adverse. Ne permets pas que les
séductions flatteuses du Diable t'entraînent dans le malheur et te ferment les
portes de la Grâce. Le misérable séducteur essayera de te faire croire que nous
cherchons quelque gain personnel venant à toi, mais sache que nous sommes ici de
par les ordres du Roi, et parce que nous voulons ton bonheur.
N'est-ce pas une grâce extraordinaire que
Shaddaï s'abaisse comme il le fait pour toi, qu'Il daigne par nous essayer de te
persuader par la douceur ? A-t-il besoin de vous, comme vous avez besoin de
lui ? Non, non, mais il est miséricordieux, et ne veut pas que tu périsses, mais
que tu te repentes et vives. »
Le Chef Jugement se leva ensuite et
prenant la parole dit : « O habitants de la Cité de l'Âme qui avez si longtemps
vécu dans la révolte et pratiqué la trahison, nous ne sommes pas ici de notre
propre mouvement, avec le message de nos propres pensées, ou pour vider une
querelle personnelle. Non, c'est le Roi qui nous envoie pour vous ramener à son
obéissance : par la douceur si vous acceptez sa clémence, par la force, si vous
la rejetez. N'imaginez pas, et ne laissez pas le séducteur vous persuader que le
roi Shaddaï n'a pas les moyens de vous réduire. « C'est Lui le Commencement et
le Créateur de toutes choses ; c'est Lui qui touche les montagnes et elles
fument. » Le jour de la clémence ne durera pas toujours ; devant le Roi s'avance
sûrement le jour embrasé de la Colère pour tous les rebelles.
« Est-ce peu pour toi, Cité de l'Âme, que
mon Roi te tende le sceptre d'or malgré toutes les provocations ? Saisis-le, et
vis... Aucune rançon ne pourrait te racheter : ni tes richesses, ni ton or, ni
tes forces. Si tu rejettes la clémence de ton Roi, le jugement t'atteindra ; il
vient avec le feu, avec des chariots comme des tourbillons, tu connaîtras le
poids de sa colère ; il vient avec des flammes de feu pour juger et rien ne
pourra te sauver du juste châtiment. [Tandis que parlait le Chef Exécution,
quelques personnes observèrent que Diabolus tremblait]. « O malheureuse cité de
l'Âme, dit encore le Chef Jugement, n'ouvriras-tu pas la porte aux envoyés du
Roi, à ceux qui se réjouiraient de te voir vivre... Boirais-tu comme on boit du
vin nouveau, et jusqu'au fond, la coupe de sa colère qui est préparée pour le
Diable et ses anges ? Réfléchis pendant qu'il en est temps. »
Alors se leva le noble capitaine
Exécution et il dit : « O toi, Ville de l'Âme, autrefois fameuse, aujourd'hui
comme un buisson stérile, autrefois les délices du Roi, aujourd'hui le repaire
du Diable. Écoute aussi ce que j'ai à te dire au nom de Shaddaï : « Voici, la
cognée est posée à la racine des arbres, tout arbre qui ne porte pas de bons
fruits sera coupé et jeté au feu. » Cité de l'Âme tu n'es plus que buissons et
épines, et tu ne portes plus que des fruits pleins d'amertume. Tu t'es rebellée
contre le Roi, et nous, force de Shaddaï, sommes la cognée qui est posée à la
racine. Repens-toi ! Ou bien devrai-je me résoudre à frapper ? La cognée est
d'abord posée à la racine, puis elle frappe : la menace, puis l'exécution. Entre
l'une et l'autre, il y a la repentance. Repens-toi ! C'est tout ce qui t'est
demandé ; c'est maintenant le moment du repentir. Ne t'y refuse point !
Serais-je obligé de frapper ? En ce cas tu serais abattue. Rien ne te sauvera de
l'exécution que de te donner à notre Roi. Si la miséricorde ne peut prévaloir en
ta faveur, à quoi pourrais-tu servir qu'à être coupée et jetée au feu.
« O Âme, la patience, le support ne sont
que pour un temps, un an, deux ans, trois ans..., or, ta rébellion dure depuis
plus longtemps que cela. « Tu couperas », a dit le Roi. T'imaginerais-tu qu'il
n'y a ici que des menaces ? et qu'il n'a pas le pouvoir d'exécuter sa Parole ?
Tu découvriras que les paroles de notre Reine sont pas seulement des menaces,
mais un feu dévorant pour le pécheur qui les méprise.
« Tu as embarrassé le sol assez longtemps
inutilement. Voudrais-tu persévérer dans cette mauvaise voie.. Ton péché a amené
cette armée sous tes remparts. Entraînera-t-il aussi une exécution dans la
ville ? Tu as entendu la voix des capitaines, et cependant tu gardes tes portes,
fermées. Ne veux-tu pas ouvrir ? Ne veux-tu pas, enfin, accepter les conditions
de paix ? »
La ville de l'Anse refusa de se laisser
vaincre par les pressantes sollicitations des nobles capitaines de Shaddaï.
Cependant quelque chose avait atteint la Porte de l'Oreille ; un coup terrible
lui avait été porté et l'avait ébranlée, même si elle ne s'était pas ouverte.
Après réflexions, la ville fit savoir qu'elle réclamait du temps pour préparer
sa réponse. « - Oui, nous accorderons ce délai, si vous jetez par-dessus les
murs Méchante Pause, afin que nous puissions le punir comme il le mérite,
répondirent les Chefs, car nous savons bien qu'aussi longtemps qu'il sera dans
la ville aucune décision salutaire ne pourra être prise et que toute
considération favorable à votre salut sera bafouée.
Diabolus qui était toujours présent et ne
désirait pas perdre son orateur, pensa d'abord répondre lui-même, puis il
commanda au Seigneur Incrédulité de le faire.
- Messieurs, dit celui-ci, vous êtes
venus troubler notre prince, menacer notre ville, et même vous avez établi votre
camp sous nos murs. D'où venez-vous ? Nous ne voulons pas le savoir. Qui
êtes-vous ? Nous ne croyons pas ce que vous dites. Vous dites bien dans vos
terribles discours que vous tenez votre autorité de Shaddaï ; mais de quel droit
vous donne-t-il des ordres nous concernant ? Cela nous voulons l'ignorer.
« Agissant de par cette autorité, vous
ordonnez à la ville d'abandonner son seigneur, et de recourir à la protection du
grand Shaddaï votre Roi, assurant avec de flatteuses promesses, qu'il passera
l'éponge sur le passé.
« De plus, vous jetez la ville dans la
terreur en la menaçant de destruction si elle refuse de se plier à vos volontés.
« Et maintenant, Capitaines, d'où que
vous veniez, et même si vos motifs sont excellents, sachez que ni Monseigneur
Diabolus, ni moi son serviteur Incrédulité, ni notre brave ville de l'Âme nous
ne voulons prendre en considération vos personnes, votre message, le Roi qui,
dites-vous, vous a envoyés. Nous ne craignons ni sa puissance, ni. sa grandeur,
ni sa vengeance, et nous ne céderons pas devant vos sommations.
« Vous nous déclarez la guerre ; nous
allons donc nous défendre aussi bien que possible, et sachez que nous sommes en
état de vous défier. Pour terminer, car je ne veux pas vous fatiguer, je vous
dirai que nous vous prenons pour des vagabonds, pour une bande de fuyards, vous
vous êtes probablement révoltés contre votre Roi, et vous vous êtes rassemblés
allant de lieu en lieu, dans l'espoir de conquérir une ville ou un pays pour en
faire votre habitation après avoir réduit ses possesseurs légitimes à la fuite
par vos menaces ou vos flatteries. Mais ce n'est pas la Ville de l'Âme qui
tombera dans vos pièges.
« Ma conclusion est celle-ci : nous
n'avons pas peur de vous, nous ne vous craignons pas, nous refusons d'obtempérer
à vos sommations. Nos portes resteront fermées. Vous n'entrerez pas chez nous,
et nous « ne tolérerons pas que vous campiez plus longtemps devant notre Cité.
Les citoyens doivent vivre en paix, votre présence est pour eux une cause de
trouble ; aussi levez le camp le plus tôt possible. C'est là mon conseil,
décampez promptement, armes et bagages, ou l'on tirera sur vous. »
Le Seigneur Volonté ajouta qu'on donnait
aux assiégeants trois jours pour plier bagages et disparaître, ou ils
apprendraient à leurs dépens que c'était chose grave que de réveiller le lion
Diabolus qui s'était installé dans la Cité de l'Âme. » Enfin l'Archiviste M.
Oublie le Bien vint à son tour dire son mot à l'armée assiégeante : « Messieurs,
dit-il, remarquez avec quelle bonté, quelle douceur nos Seigneurs ont répondu à
vos discours sans aménité et pleins d'aigreur. J'entends qu'ils vous laissent
libres de partir en paix ! Profitez de leur bonté et décampez. Nous aurions pu
vous tomber dessus et vous faire sentir la pointe de nos épées. Mais nous aimons
nos aises et la tranquillité, c'est pourquoi nous préférons éviter de molester
les autres. »
À l'ouïe de ces réponses, la ville de
l'Âme poussa de grands cris de joie, comme si la décision de résistance lui
avait apporté de grands avantages. On sonna les cloches, on se livra à des
réjouissances, et le peuple se mit à danser sur les remparts.
Diabolus retourna au château, le Maire et
l'Archiviste chez eux. Mais le Seigneur Volonté renforça la garde à la porte de
l'Oreille et il y plaça un capitaine Prévention, auquel il donna soixante
hommes, tous sourds, un très grand avantage, puisqu'ils ignoraient absolument
tout ce qu'on pouvait leur dire.
Quand les chefs eurent entendu la réponse
des grands et quand ils comprirent qu'ils ne pouvaient arriver jusqu'aux
citoyens eux-mêmes, ils se préparèrent au combat ; la troupe fut surtout massée
près de la Porte de l'Oreille, car c'est par là uniquement qu'on pouvait
pénétrer dans la ville. Le cri de guerre fut donné : « il faut naître de
nouveau. » Les trompettes sonnèrent, celles de la ville répondirent, les cris de
guerre répondaient aux cris de guerre, les charges se succédaient, la bataille
était engagée. Sur la tour qui dominait la porte de l'Ouïe, ceux de la ville
avaient dressé deux canons, l'un nommé Fierté, l'autre Entêtement ; ils
comptaient beaucoup sur ces pièces lourdes ainsi que sur d'autres pièces de
moindre calibre pour harceler le camp de Shaddaï et aider à la garde de la porte
de l'Oreille ; mais cette artillerie n'eut pas l'efficacité espérée. L'armée du
Roi combattait avec vaillance, tout son effort portant sur la porte de l'Oreille
sur laquelle résonnaient les coups puissants des béliers. Les frondes aussi
étaient en action et tiraient sans répit sur les habitants et sur les maisons.
La guerre se prolongeait. Plusieurs
rencontres s'étaient produites entre les deux armées. Dans l'une d'elles trois
individus qui avaient obtenu de se joindre aux armées de Shaddaï furent faits
prisonniers. C'étaient les nommés Tradition, Sagesse humaine et Invention
d'homme. Ils désiraient être soldats, avaient-ils dit à Boanergès et comme ils
semblaient habiles et courageux, le généralissime avait accepté leurs services.
Apprenant que la compagnie du Seigneur
Volonté avait fait ces prisonniers, le géant Diabolus s'enquit de l'affaire ;
puis il fit comparaître les prisonniers devant lui. Il leur demanda d'où ils
étaient et comment il se faisait qu'ils étaient dans l'armée de Shaddaï ? Sa
curiosité satisfaite, il les renvoya en prison. Quelques jours après, Diabolus
les fit à nouveau appeler, et leur demanda s'ils accepteraient de servir contre
leurs anciens Chefs ? » À cette question ils répondirent qu'ils ne vivaient pas
tellement de religion que de la fortune des armes. Puisque sa Seigneurie offrait
de subvenir à leur entretien, ils le serviraient volontiers. Or il y avait dans
la ville un certain capitaine N'importe-quoi, homme très actif, c'est à lui que
Diabolus envoya ces trois recrues. Les deux premiers furent promus au grade de
sergent ; il garda le troisième pour son service particulier. -
Les assiégeants obtinrent aussi quelques
résultats : ils abattirent le toit de la maison du Maire, M. Intelligence, de
sorte que celui-ci devint plus accessible ; ils tuèrent presque le seigneur
Volonté, et firent un grand carnage de conseillers municipaux : d'un seul coup
de canon, ils tuèrent MM. Jurement, Prostitution, Fureur, S'attache-aux-mensonges,
Ivresse, Tricherie. Enfin ils démontèrent les deux canons qui dominaient la
porte de l'Oreille. Cependant la Cité de l'Âme résistait toujours ; Diabolus la
défendait avec rage, bien secondé par les chefs qu'il avait choisis. Il
apparaissait que la campagne d'été allait se terminer sans résultat appréciable,
sans avantage décisif pour les armées de Shaddaï. Les chefs décidèrent de se
retirer en bon ordre et de se retrancher pour prendre leurs quartiers d'hiver.
Mais ils le firent de telle manière qu'ils pouvaient encore harceler la Cité de
l'Âme, et la jeter dans de terribles paniques.
Désormais les habitants ne surent plus ce
que c'était que de s'endormir paisiblement ; ils ne pouvaient plus comme
autrefois se livrer à la débauche, en toute tranquillité. Tantôt l'alarme
retentissait à la porte de l'Oreille, tantôt à une autre porte de la Ville, ou
bien à toutes à la fois. Une nuit c'étaient les trompettes qui faisaient vibrer
l'air, et jetaient les assiégés dans l'effroi ; ou bien une pluie de pierres
lancées par les frondes s'abattaient sur quelque quartier ; quelquefois dix
mille hommes faisaient le tour des remparts en lançant leur cri de guerre.
D'autres fois les plaintes des blessés retentissaient et leurs gémissements
faisaient trembler les assiégés.
La lassitude commençait de se faire
sentir chez les habitants. Quelques-uns disaient : « Impossible de tenir ainsi
plus longtemps » Ce à quoi d'autres répondaient que cela finirait bientôt. Enfin
certains conseillaient de retourner au roi Shaddaï. - « Mais il refusera de nous
recevoir », leur répondait-on. L'ancien archiviste, M. Conscience, recommençait
à se faire entendre dans la ville, et ce qu'il disait éclatait comme des coups
de tonnerre et plongeait dans la terreur la Cité assiégée. Le bruit de ses
paroles, celui des soldats, et les cris des chefs faisaient trembler les
habitants.
Enfin les provisions commencèrent à
manquer dans la Ville. Le peuple ne pouvait plus se procurer ce après quoi son
âme soupirait. Les choses que les citoyens aimaient semblaient frappées par le
gel ou la chaleur. Des rides apparaissaient sur les figures et sur bien des
visages on voyait déjà se dessiner les ombres de la mort. Ah ! que
n'auraient-ils pas donné pour jouir à nouveau de la paix et de la tranquillité
d'esprit, même dans la plus misérable des situations !
Au cours de l'hiver, le trompette du
généralissime Boanergès fut envoyé de nouveau à la Cité pour la sommer de se
rendre au roi Shaddaï - ce qu'il fit à trois reprises. Âme d'homme se serait
volontiers rendue, mais le seigneur Incrédulité veillait, et s'y opposait
absolument. Quant au Seigneur Volonté, il ne savait quel parti prendre : un jour
il acceptait la reddition, le lendemain il s'y opposait aussi ! Diabolus se
livrait à des accès de fureur épouvantables. Quant aux citoyens, tous étaient
loin de vouloir la même chose, de sorte qu'ils restèrent dans l'incrédulité et
dans la crainte. La première fois, le messager de l'Armée royale était venu avec
des paroles de paix. « Les Chefs avaient pitié de sa misère ; ils souffraient de
voir la Ville elle-même s'opposer à sa délivrance. Si seulement elle voulait se
repentir, s'humilier pour sa défection, le Roi lui pardonnerait et même il
oublierait sa conduite passée. Et après quelques mots d'avertissement, il les
laissa en disant qu'ils veillassent à ne point empêcher eux-mêmes leur
délivrance. »
La seconde fois le message fut plus
rude : « L'obstination de l'Âme ne faisait qu'irriter les Chefs qui étaient
résolus à conquérir la Ville, ou à mourir sous ses murs. »
La troisième fois, le trompette fut
chargé d'un message plein de sévérité parce que les habitants avaient méprisé
les offres de clémence. Il devait transmettre un ordre de reddition pur et
simple de la part des Chefs, qui se réservaient de décider de leur attitude
ultérieure. »
Ces trois sommations et surtout la
dernière jetèrent la ville dans l'effroi : elle décida sur l'heure de tenir un
conseil. Il y fut décidé que le Seigneur Volonté irait à la Porte de l'Oreille,
et là, sonnerait de la trompette pour demander audience aux Chefs de l'Armée
assiégeante.
Ainsi fut fait. Tout aussitôt, les chefs
à la tête de leurs milliers en armes vinrent se masser près de la porte de
l'Ouïe. Les anciens de la Corporation de l'Âme firent alors savoir qu'ils
étaient prêts à se rendre à certaines conditions. Les seigneurs Incrédulité,
Oublie le Bien et Volonté, gouverneurs de la Ville, du château et des remparts,
seraient maintenus dans leurs charges par Shaddaï. - 2° Aucun de ceux qui
présentement servaient le géant Diabolus ne serait chassé de sa maison, ou privé
de la liberté dont il avait joui jusqu'ici, ou molesté d'aucune autre manière
par Shaddaï. - 3° Que les citoyens continueraient de jouir de leurs anciens
droits et privilèges, ceux qu'ils avaient acquis et dont ils jouissaient sous la
domination de Diabolus, leur seul seigneur et grand défenseur depuis longtemps
déjà. - 4° Aucune loi, aucune charge ne seraient instituées sans leurs décision
et consentement. Telles sont nos propositions ou conditions de paix. Si elles
sont acceptées, nous nous soumettrons à votre Roi. »
Quand les Chefs eurent entendu ces offres
misérables de reddition et ces conditions de paix si éhontées, ils firent
répondre à la Ville par leur capitaine Boanergès :
« O habitants de la Cité de l'Âme, dit
celui-ci, quand j'entendis que vous désiriez une entrevue, j'en fus heureux et
quand vous dîtes vouloir vous soumettre au roi Shaddaï, j'en eus encore plus de
joie. Mais quand j'entendis vos prétentions et restrictions ridicules qui
mettent en relief votre iniquité, ma joie se changea en tristesse. Méchante
Pause, l'ancien ennemi de l'Âme, vous aura aidés à rédiger ces propositions ;
mais elles sont indignes d'être prises en considération par quiconque prétend
servir Shaddaï. Tous les Chefs et moi nous refusons avec dédain et nous rejetons
vos misérables propositions que nous considérons comme une honteuse iniquité.
« Mais, ô Cité de l'Âme, si tu veux te
rendre à nous, ou plutôt à notre Roi, si tu veux avoir cette confiance qu'il
t'imposera les conditions de paix les meilleures, c'est-à-dire celles qui te
seront le plus avantageuses, alors nous pourrons te recevoir et faire la paix.
Mais si tu ne veux pas te reposer en Shaddaï, si tu refuses de te confier en
Lui, alors rien n'est changé, et nous savons ce qu'il nous reste à faire. »
Alors le Maire, M. Incrédulité, se hâta
de répondre à Boanergès : « Qui donc, étant libre, serait assez fou pour passer
à l'ennemi, et cela sans condition ! Certainement pas moi, dit-il !
Connaissons-nous ton roi, son caractère ? Quelques-uns parlent de sa colère,
d'autres de sa sévérité, d'autres assurent qu'il réclame au delà de ce qu'on
peut fournir ! » Puis se tournant vers les habitants, il ajouta : « Prends
garde, Cité de l'Âme, à ce que tu vas décider. Quelle folie ce serait de te
rendre sans conditions ! Si tu cèdes, tu te donnes à un autre, donc tu ne
t'appartiens plus. Se donner ainsi à quelqu'un qui prétend exercer une autorité
sans limites serait la plus grande des folies. Car aujourd'hui vous pouvez vous
repentir, mais vous ne pouvez pas vous plaindre avec justice. Si vous vous
donniez à Lui, savez-vous seulement qui serait exécuté, qui aurait la vie sauve,
ou si tous, nous serions mis en pièces ? Un autre peuple serait alors transporté
dans notre enceinte pour habiter la Cité. »
Ce discours de M. le Maire jetait par
terre tout espoir d'un arrangement possible : Les Chefs de Shaddaï retournèrent
à leurs tranchées, à leurs tentes et à leurs hommes ; et le Maire de la Cité se
rendit au château chez son roi Diabolos. Celui-ci l'attendait :
- « Je vous souhaite la bienvenue
Monseigneur, lui dit-il. Et comment sont allées les affaires aujourd'hui ? »
Après avoir fait une profonde révérence, Incrédulité raconta ce qui avait été
dit et la réponse qu'il avait faite. Alors Diabolus fit l'éloge de son fidèle
serviteur : Incrédulité. Que de fois il avait eu recours à ses services et
toujours avec les mêmes résultats ! Jamais Incrédulité n'avait fait défaut. Ah !
s'ils remportaient une victoire définitive, Incrédulité serait promu aux plus
grands honneurs, et aurait une situation bien supérieure à celle du présent.
Gouverneur de l'Univers, Incrédulité dominerait sur toutes les nations ; et si
lui, Diabolus, devenait le premier, Incrédulité serait son second. L'entrevue
terminée, le Seigneur Incrédulité regagna sa demeure en se rengorgeant d'orgueil
au souvenir des flatteuses paroles qu'il venait d'entendre, se considérant comme
l'objet d'un grand honneur. En réalité Diabolus l'avait gorgé d'espérances,
espérances bien problématiques pour ne pas dire chimériques.
Pendant l'entrevue du Palais, le peuple
discutait dans la Ville ce qui venait de se passer ; et la réponse faite par le
maire Incrédulité aux vaillants capitaines de Shaddaï était blâmée. L'ancien
maire M. Intelligence, et l'ex-archiviste M. Conscience, mis au courant de
l'attitude et du discours d'Incrédulité, allèrent au peuple, lui démontrant que
les demandes des Chefs étaient fort raisonnables. Mais qu'attendre encore, après
le discours d'Incrédulité ! Celui-ci mettait la ville en bien mauvaise posture
devant les messagers du Roi : les paroles en étaient irrespectueuses ;
Incrédulité accusait les Chefs ainsi que leur Roi de fausseté et de fourberie,
car c'était bien cela qui ressortait de son discours, de cette supposition de
destruction, alors que le Chef avait parlé de clémence et de pardon à plusieurs
reprises. »
Convaincue d'avoir été desservie par son
Maire, la foule commença de se rassembler sur les places et dans les rues. Les
gens murmurèrent d'abord, puis parlèrent ouvertement, puis se mirent à aller de
ci, de là en chantant la louange des Chefs de l'Armée royale. Ah s'ils étaient
seulement gouvernés par de telles personnalités et par Shaddaï »
Quand le Seigneur Incrédulité entendit
dire que l'émeute grondait dans la ville, il se hâta de sortir pensant apaiser
les citoyens avec la seule majesté de sa présence. Mais quand on l'aperçut, on
se précipita sur lui et on lui aurait sans doute fait passer un mauvais quart
d'heure, s'il ne s'était réfugié dans une maison. Les insurgés essayèrent
d'abattre celle-ci, mais elle était trop solide et ils n'y purent réussir.
Rassemblant son courage, M. Incrédulité s'avança à une fenêtre et s'adressa au
peuple pour connaître la raison de la révolte ?
Le Seigneur Intelligence répondit qu'elle
provenait de son attitude envers les braves officiers de Shaddaï. Il avait
commis trois fautes :
1° En n'admettant ni M. Conscience ni
lui-même à l'entretien avec le messager du Roi ;
2° En faisant des ouvertures absolument
inacceptables, réclamant pour la Cité de l'Âme la possibilité de continuer à'
vivre dans la dissolution et la vanité ; il offrait ainsi à Shaddaï une
situation subalterne : Prince de nom, tandis que Diabolus restait le véritable
Roi ;
3° En empêchant par son insolent discours
la clémence de s'exercer en faveur de la Cité. »
Dès que M. Intelligence eût achevé de
parler, Incrédulité cria : « Trahison, Trahison ! Aux armes ! Aux armes ! Vous
les fidèles sujets de Diabolus dans la Cité, à moi ! »
Donnez à mes paroles le sens que vous
voulez, répondit Intelligence, mais j'affirme que les officiers d'un si grand
Roi méritaient d'être plus civilement traités.
Cela ne va guère mieux, répondit
Incrédulité. Moi, quand j'ai parlé, j'ai parlé pour mon Prince, pour son
gouvernement, pour le peuple que, maintenant, vous excitez à la révolte.
M. Conscience intervint alors pour
reprocher à Incrédulité sa manière de répondre à M. Intelligence. Il était
évident que ce dernier avait dit la vérité, et qu'Incrédulité était un ennemi de
la Ville de l'Âme ; soyez certain que votre discours impertinent a fait du mal à
la ville, et qu'il a attristé les chefs de Shaddaï. Si vous aviez accepté leurs
conditions, nous n'aurions plus à redouter le son de la trompette et les
frayeurs de la guerre ; celle-ci aurait cessé. Mais ce terrible bruit de la
trompette continue, et le manque de sagesse de votre discours en est la cause.
Si je vis, dit Incrédulité, je
transmettrai votre message à Diabolus, Monsieur ; et c'est lui qui vous
répondra. En attendant, nous cherchons le bien de la ville et nous ne demandons
pas vos conseils.
Vous et votre Prince, vous êtes des
étrangers dans la Cité de l'Âme, dit Intelligence. Sommes-nous certains que
votre gouvernement ne va pas nous conduire en de plus grandes épreuves et nous
réduire en une plus grande extrémité ? Puis quand vous verrez la partie perdue,
qui nous garantit que vous ne nous abandonnerez pas, ne songeant qu'à votre
seule sécurité. Peut-être recourrez-vous à la fuite en incendiant la ville et en
profitant de la fumée ou de la flamme de son embrasement, qui nous réduira en un
monceau de ruines et de cendres.
Vous oubliez Monsieur que je suis le
Gouverneur, répondit Incrédulité, que vous n'êtes que sujet, et que votre
conduite est inconvenante. Monseigneur Diabolus ne vous saura point gré de vos
prétendus soucis. »
Alors que cet échange de propos se
faisait, le seigneur Volonté survint accompagné de M. Prévention, de Méchante
Pause, de quelques conseillers et bourgeois nouvellement créés, et ils
s'enquirent de la raison du tumulte. Tout le monde répondait à la fois, et ordre
fut donné de faire silence. Alors le vieux renard « Incrédulité » se hâta de
prendre la parole : « Monseigneur, dit-il en s'adressant à Volonté et en
désignant Intelligence et Conscience, ces deux impertinents personnages donnant
cours à leurs méchantes dispositions et sous l'influence de M. Mécontentement,
ont assemblé le peuple contre moi, et essayé de l'entraîner à des actes de
rébellion contre notre Prince. »
Alors tous les Diaboloniens présents
affirmèrent que le rapport d'Incrédulité était exact. Quand les indigènes virent
que les seigneurs Intelligence et Conscience étaient en péril, la force étant
contre eux, ils entourèrent aussitôt ceux-ci, et deux puissants partis se
formèrent. Les Diaboloniens voulaient qu'on mît en prison Intelligence et
Conscience ; le parti adverse s'y opposait. Les uns chantaient les louanges
d'Incrédulité, d'Ingratitude [de nouveaux conseillers] et du grand Diabolus ;
les autres célébraient Shaddaï, ses lois, sa miséricorde, faisaient les éloges
de ses capitaines, de leurs conditions et de leur conduite. Des paroles on en
vint aux mains. Les coups pleuvaient dans toutes les directions. Le cher vieux
gentilhomme M. Conscience fut à deux reprises jeté par terre par un diabolonien :
« Engourdissement » ; M. Intelligence risqua d'être tué d'un coup d'arquebuse,
mais le diabolonien qui le visait mit à côté.
L'autre parti fut aussi sérieusement
touché : M. Raison démolit le cerveau de M. Tête imprudente, un diabolonien ; et
je ne pus m'empêcher de rire en voyant comment M. Prévention était frappé et
roulé dans la boue. Bien qu'il eût été promu capitaine et mis à la tête d'une
compagnie de Diaboloniens pour le plus grand dommage de la Ville d'Âme, je vis
que ses propres troupes le piétinaient, et que le parti de M. Intelligence ne
l'épargnait pas davantage. M. N'importe quoi fut aussi fort malmené par les deux
partis malgré sa brillante conduite, car il n'était fidèle à personne. Il eut
une jambe cassée, et celui qui fit cet exploit regretta que ce ne fût pas le cou
plutôt qu'une jambe. Il y eut bien d'autres blessés de part et d'autre mais ce
qui étonna beaucoup, ce fut de voir l'inaction de M. Volonté. Il semblait
indifférent à ce qui se passait ; on s'aperçut même qu'il souriait en voyant
Prévention recevoir des horions de tous côtés ; et il ne donna aucune attention
à son Capitaine N'importe quoi.
Quand l'émeute fut calmée, Diabolus fit
saisir les Seigneurs Intelligence et Conscience, comme ayant provoqué le
désordre et les fit jeter en prison où ils furent durement traités. Il aurait
bien voulu s'en défaire tout à fait, mais les circonstances étaient
défavorables : la guerre sévissait à toutes les portes de la Cité.
Une fois de retour au camp, les
capitaines de Shaddaï avaient convoqué un Conseil de guerre pour décider ce
qu'il y avait lieu de faire. Les uns conseillaient de tomber sur la ville et de
l'attaquer de toutes parts ; d'autres, le plus grand nombre, conseillaient une
nouvelle sommation ; il leur semblait pour autant qu'ils avaient pu s'en rendre
compte que la Cité de l'Âme était plus favorable à leurs ouvertures qu'au début.
Une action précipitée pourrait faire dissiper ces sentiments naissants ; mieux
valait user encore de mansuétude. On décida donc d'envoyer un nouveau messager à
la ville. Celui-ci fut appelé ; on lui dit exactement ce qu'il devait prononcer,
puis on l'envoya en lui souhaitant la bénédiction de Dieu. Peu d'heures après,
il se mettait en route. Une fois arrivé à la porte de l'Oreille, il sonna de la
trompette et quand ceux de l'intérieur furent venus, il prononça ces paroles :
« Malheureuse ville de l'Âme, au coeur
endurci, combien de temps encore t'attacheras-tu au péché, combien de temps,
dans ta simplicité, prendras-tu tes délices dans le mépris, et refuseras-tu les
offres de paix et de délivrance ? Combien de temps refuseras-tu l'or des
promesses de Shaddaï pour t'attacher aux mensonges et à l'hypocrisie de Diabolus ?
Quand Shaddaï aura remporté la victoire, penses-tu que tu ne seras pas
malheureuse en te souvenant de ton attitude actuelle ? Penses-tu l'effrayer
comme tu effrayerais une fourmi ? Ta force surpasserait-elle la sienne ? Lève
les yeux ; considère les étoiles ; mesure leur hauteur ! Arrêterais-tu le soleil
dans sa course ? Empêcherais-tu la lune de répandre sa lumière ? Peux-tu compter
les étoiles, ou fermer les écluses des cieux ? Peux-tu appeler les eaux de la
mer et en couvrir la terre ? Peux-tu voir les orgueilleux et les abaisser, et
les lier en secret ? Telles sont quelques-unes des oeuvres du Roi au nom duquel
nous nous adressons à toi en ce jour, afin de t'amener sous son autorité. En son
Nom, nous te sommons à nouveau de te rendre à ses capitaines. »
À l'ouïe de ces paroles, les habitants de
la Cité de l'Âme (les indigènes) ne surent que dire. C'est pourquoi Diabolus se
présenta pour répondre lui-même, ce qu'il fit en s'adressant à ses sujets :
« Messieurs, dit-il, si tout ce que nous venons d'entendre est vrai, la grandeur
de Shaddaï est écrasante. La terreur que vous auriez de lui vous réduirait en
esclavage ; vous ramperiez devant lui. Maintenant, à distance, la pensée de sa
puissance vous écrase, comment pourriez-vous supporter sa Présence ? Avec moi,
votre Prince, vous pouvez vous amuser comme avec une fourmi. Considérez donc
bien ce qui vous est le plus profitable et souvenez-vous des immunités que je
vous ai conférées.
« De plus, si tout ce que ce messager a
dit est vrai, comment se fait-il que tous les sujets de Shaddaï soient tellement
asservis en quelque lieu qu'ils se trouvent ? Dans tout l'Univers, personne
n'est plus malheureux ni plus écrasé qu'ils ne le sont.
« Réfléchis bien, Cité de l'Âme. Je
voudrais que tu redoutasses de m'abandonner, autant que moi je crains d'avoir à
le faire. Réfléchis ; le boulet est encore à ton pied ; tu as la liberté si tu
sais t'en servir. Tu as aussi un roi si tu veux l'aimer et lui obéir. »
Ce discours ne fit qu'endurcir encore le
coeur de la malheureuse Cité : la grandeur de Shaddaï l'écrasait effectivement,
et le sentiment de sa sainteté la jetait dans le désespoir. Alors les
Diaboloniens, après avoir tenu conseil, firent dire au messager des Capitaines
que pour ce qui les concernait, ils resteraient fidèles à Diabolus, que jamais
ils ne capituleraient devant Shaddaï, qu'il était donc bien inutile de leur
envoyer de nouvelles sommations. Plutôt que de se rendre, ils mourraient sur
place. » L'horizon s'obscurcissait de plus en plus ; il semblait qu'Âme humaine
fût irrémédiablement perdue. Cependant les Capitaines connaissaient les
ressources royales et refusaient la défaite. Ils envoyèrent donc d'autres
sommations dont la teneur était toujours plus sévère. Mais plus Âme humaine
était pressée de se donner à Shaddaï, plus elle s'éloignait de lui.
Devant cette attitude, les Capitaines
résolurent de cesser les sommations et de recourir à un autre moyen. Réunis en
conseil, ils examinèrent ce qui pourrait le mieux atteindre le but : conquérir
la Cité de l'Âme et l'arracher à la tyrannie de Diabolus. Après plusieurs
autres, le Capitaine Conviction se leva pour parler : « A son avis, il fallait
continuer de harceler la ville jour et nuit, ce qui abattrait son esprit de
rébellion ; 2° Il lui semblait nécessaire d'envoyer une pétition au Roi Shaddaï
qui relaterait les faits de guerre, les sommations, leur résultat, l'état de
rébellion où Âme d'Homme était encore. L'épître s'achevait ainsi : « Qu'il te
plaise ô Roi des Rois de pardonner l'inutilité de nos efforts ; qu'Il te plaise
aussi de nous envoyer de nouvelles troupes et un Chef capable, lequel serait
tout à la fois aimé et craint des citoyens de la ville rebelle. Ce n'est pas que
nous voulions abandonner notre poste ; nous sommes prêts à mourir sous les murs
de la Cité, mais il nous tarde que tu rentres en possession de la Cité de l'Âme,
et de pouvoir te servir en quelque autre lieu que tu décideras. » Une fois la
pétition rédigée, écrite, scellée, elle fut expédiée en toute hâte au Roi
Shaddaï par un courrier très sûr : « Amour des Âmes ».
Le prince Emmanuel reçut la pétition des
mains du messager, il en prit connaissance, l'amenda sur certains points, y
ajouta quelques lignes puis la porta lui-même au Roi.
Le Roi fut heureux de lire le message de
ses Capitaines, combien plus en constatant que son fils l'appuyait. Le Roi fit
donc appeler Emmanuel qui répondit aussitôt : « Me voici ô Père ! » Le Roi et
son Fils parlèrent des conditions de la Ville, des desseins royaux pour la Cité,
du rachat opéré par Emmanuel. « Et maintenant va jusqu'au Camp, ajouta Shaddaï :
tu réussiras, tu prévaudras, tu vaincras la grande ville de l'Âme. » Emmanuel
répondit : « Ta loi est écrite en mon coeur, ô Dieu je prends mes délices à
faire ta volonté... J'ai longtemps désiré ce jour... Revêts-moi de la force et
de la sagesse nécessaires pour accomplir l'oeuvre que tu me donnes à faire. Rien
ne me coûtera trop pour la Cité de l'Âme, je te bénis mon Père de ce que tu m'as
choisi pour être le Capitaine de son salut. »
La nouvelle du départ d'Emmanuel pour la
conquête d'Aine d'Homme se répandit à la cour de Shaddaï avec la rapidité de
l'éclair ; tous parlaient des desseins royaux ; tous, du plus puissant au plus
humble auraient aussi voulu partir sous les ordres d'Emmanuel.
Il avait été décidé qu'on enverrait au
camp la nouvelle de la venue du Prince Lui-même. Lorsque les Chefs et l'Armée
reçurent le message ils poussèrent de tels cris de joie que la terre en trembla.
Les montagnes firent écho à cette explosion d'allégresse et Diabolus manqua d'en
perdre l'équilibre dans son palais. Ses espions qui parcouraient l'Univers
vinrent lui annoncer la venue d'Emmanuel, et il en fut rempli d'effroi, car il
ne redoutait personne autant que le Prince.
LE SIÈGE DE LA VILLE DE L'ÂME CONTINUE SOUS LA DIRECTION D'EMMANUEL. - LUI-MÊME SE PRÉSENTE MAINTENANT A LAME. - IL LA FAIT ENVIRONNER DE TOUTES PARTS PAR SES ARMÉES ET LUI OFFRE LA PAIX. - À L'INSTIGATION DE DIABOLUS, LA GRANDE VILLE DE L'ÂME REJETTE LES AVANCES D'EMMANUEL. - L'ASSAUT. - LES PROPOSITIONS DE DIABOLUS QUI OFFRE LE PARTAGE DE L'ÂME ; IL SE CONTENTERAIT D'Y GARDER UNE TOUTE PETITE PLACE. - REFUS D'EMMANUEL. - NOUVEL ASSAUT. - VICTOIRE ET DÉLIVRANCE.
Le
moment du départ d'Emmanuel approchait. Il choisit comme officiers de l'armée
sous ses ordres, cinq vaillants chefs ; chacun commandait à dix mille hommes.
C'étaient les capitaines Confiance, Espérance, Charité, Innocence et Patience.
Les couleurs du premier chef portées par l'enseigne Promesse étaient rouges et
avaient comme écusson un agneau et un bouclier d'or ; celles du second chef
portées par l'enseigne Attente étaient bleues et l'écusson avait trois ancres
d'or ; celles du troisième portées par Pitié étaient vertes et avaient en
écusson trois orphelins nus ; celles du quatrième chef portées par l'enseigne
Inoffensif étaient blanches et l'écusson portait trois colombes d'or ; enfin
celles du capitaine Patience étaient noires ; portées par l'enseigne
Long-Support, elles avaient comme écusson trois flèches transperçant un coeur.
Emmanuel lui-même était à la tête de la nouvelle armée. Son armure était d'or
pur et resplendissait comme le soleil ; celles des chefs étaient d'acier et
avaient des reflets éblouissants. Sur l'ordre du Père, l'armée était munie de
quarante-quatre béliers et de douze frondes ; celles-ci d'or pur. Lorsque,
enfin, l'armée se mit en marche, lorsque les trompettes sonnèrent, et quand les
bannières déployées flottèrent au vent, ce fut un spectacle unique, magnifique.
Le voyage fut assez long, et la joie fut grande lorsque l'Armée de secours ne
fut plus qu'à une lieue des murs de la Ville d'Âme. Alors elle s'arrêta, et les
chefs de l'armée assiégeante vinrent donner à Emmanuel les dernières nouvelles.
Puis on se remit en marche, et les soldats qui avaient fait la campagne
saluèrent les nouveaux arrivants avec des hourras d'allégresse. Ces cris, ces
vivats sortant de milliers de poitrines ébranlèrent l'air et jusqu'à la terre,
et Diabolus en ressentit une frayeur épouvantable.
L'armée d'Emmanuel vint jusqu'aux murs de
la Cité et l'environna de toutes parts, alors que la première armée n'avait fait
qu'assiéger les portes. Où qu'Anne d'homme tournât les yeux, c'était un
déploiement de forces. Des travaux avaient été édifiés de deux côtés : d'un côté
le mont Faveur, de l'autre le mont Justice. Des terrassements de moindre
envergure étaient menés de front : l'avancée de la Vérité, les terrasses de
Point de Péché. On y plaça plusieurs frondes. Cinq des plus puissants béliers
furent placés sur le mont Écoutez qui se dressait en face la porte de l'Ouïe
pour l'obliger à s'ouvrir. Témoins de tous ces préparatifs, les citoyens remplis
de terreur ne savaient plus que faire ni à qui recourir.
Quand tous ces travaux furent achevés, et
la ville complètement cernée, le Prince fit hisser le drapeau blanc sur le mont
Faveur pour bien montrer aux habitants de la Cité qu'Il avait le pouvoir et la
volonté de pardonner. S'ils refusaient à nouveau le pardon offert, leur péché
était plus que jamais sans excuse. Trois jours durant le signal resta dressé,
mais aucune réponse ne vint de la ville. Il semblait que cette offre de clémence
eût laissé les citoyens de l'Âme indifférents. Alors le Prince fit hisser le
drapeau rouge sur le mont Justice, celui du capitaine Jugement, dont l'écusson
était une fournaise ardente. Plusieurs jours ce drapeau flotta sans qu'aucune
réponse vînt de la ville. Alors le Prince ordonna de hisser le drapeau noir...
même silence.
Quand le Prince vit que rien ne touchait
le coeur des habitants ni les offres de clémence, ni la crainte du jugement et
de l'exécution de la sentence, il se sentit douloureusement ému et dit : « Sans
doute, la ville ignore les us et coutumes de la guerre, de là son silence ;
celui-ci ne signifie certainement pas qu'elle met en doute nos offres de
clémence ou qu'elle déteste la vie... » Il envoya donc une estafette à la ville
pour lui expliquer ce que comportaient les trois couleurs qu'on avait
successivement hissées. Cette démarche aussi resta sans succès. Les portes
restèrent verrouillées, barrées, fortifiées : « Que choisissaient-ils ? La
clémence ou le jugement ? » La garde fut doublée et l'Usurpateur essaya de
ranimer le courage de ses sujets. Toutefois les citoyens dirent à Emmanuel
qu'ils ne pouvaient rien sans l'autorisation de leur roi Diabolus ; sans lui ils
ne pouvaient décréter la guerre ni faire la paix ; ils pouvaient tout au plus
lui envoyer une pétition pour le prier de se présenter aux remparts et de
répondre ; cette pétition, ils allaient la rédiger et l'envoyer sans retard. »
Le Prince comprenant la profondeur de leur esclavage et la force de leurs
chaînes [choses dont ils ne semblaient pas autrement souffrir] en fut
extrêmement affligé.
Averti que le Prince attendait une
réponse et que les citoyens de l'Âme le priaient de la donner lui-même, Diabolus
commença par regimber et protester, car il ressentait une grande frayeur à la
pensée de rencontrer le Prince. Toutefois il s'y décida et descendit jusqu'à la
porte de la Bouche ; là il s'adressa au Prince Emmanuel en une langue
qu'ignoraient ses vassaux. Il dit :
- « O Toi Emmanuel, Seigneur de
l'Univers, je te connais. Tu es le Fils du puissant Shaddaï. Pourquoi es-tu venu
me tourmenter avant le temps et me chasser hors de mes possessions ? Tu le sais,
cette ville m'appartient doublement par droit de conquête d'abord, et maintenant
de son plein gré... elle rejette ta loi, ton nom, tes offres de clémence... Or,
tu es juste et saint. Retire-toi donc de moi, et laisse-moi vivre en paix dans
mon héritage. » Ne comprenant pas son langage, les citoyens ne devinèrent pas
qu'il implorait Emmanuel. Au contraire, croyant à la puissance de Diabolus, ils
le croyaient invincible.
- « Ah ! misérable séducteur, répondit le
Prince ; tu n'as rien conquis que par ruse et mensonge. Si ces pratiques sont
admises à la Cour du roi Shaddaï où tu dois être jugé, alors tu as vraiment
droit de conquête sur la ville. Mais quel démon, quel tyran ne pourraient comme
toi, faire de cette manière, des conquêtes sur l'Innocence... Tu as représenté
mon Père comme un menteur et un méchant, tu l'as odieusement calomnié, tu as
entraîné l'Âme à ta suite en lui promettant le bonheur, la dressant contre
Shaddaï, contre ses envoyés, contre moi. Or tu savais par ta propre expérience
que tu l'entraînais à sa ruine ! Tu as vilipendé mon Père. N'est-ce rien que
tout cela ? Je suis venu pour venger le tort que tu as fait au roi Shaddaï, pour
punir les blasphèmes dans lesquels tu as entraîné les citoyens de la ville. Que
tout ceci retombe sur ta tête !
« Tu refuses de reconnaître mes droits
sur la ville de l'Âme Tu sais cependant qu'elle m'appartient, que mon Père l'a
construite et que je suis son héritier. Elle m'appartient de ce chef ; 2° Mon
Père me l'a donnée ; 3° Je l'ai rachetée à grand prix. La ville avait
transgressé la loi de mon Père et méritait la mort. Or si les cieux et la terre
passent, la Parole de mon Père ne peut être révoquée. Aussi lorsque les temps
furent accomplis, je me suis donné en rançon pour la ville. J'ai livré mon corps
à la mort en sa faveur, j'ai donné mon âme pour que la sienne vive, et mon sang
fut versé pour elle. C'est ainsi que j'ai racheté ma ville bien-aimée. Ainsi
sont accomplies la Loi et la Justice de mon Père, et j'ai son approbation pour
la délivrance et la guérison de la Cité de l'Âme... J'ai aussi un message pour
elle... »
À peine le prince Emmanuel avait-il dit
ces mots que la garde des portes fut renforcée. Il donna quand même son message
à la Corporation, message d'amour, de compassion, d'appel, d'avertissement
aussi... « Je ne veux en aucune manière te causer aucun dommage Cité de l'Âme,
dit le Prince en sa péroraison. Pourquoi fuis-tu celui qui t'aime et te
réfugies-tu auprès de ton ennemi ? Il est vrai que je voudrais voir en toi des
sentiments de repentance. Mais ne désespère pas de la vie ; ma puissance ne veut
pas s'employer à te nuire, mais à briser tes chaînes, ton esclavage, à te
ramener à mon obéissance. La guerre, je la fais au Diable et aux Diaboloniens.
C'est lui l'homme fort que je veux lier, pour partager son butin. Ma puissance
pourrait l'abattre d'un seul coup et l'obliger au départ ; mais j'agirai avec
lui selon les lois de la guerre »
L'appel du Prince resta sans réponse.
Alors il se prépara à livrer l'assaut et envoya les sommations d'usage. Cette
fois on tint un conseil de guerre dans la ville de l'Âme, et on décida la
reddition de la Cité à certaines conditions que fut chargé d'exposer M. Col
roide, un Diabolonien dur et hautain qui avait déjà rendu de grands services à
son Maître.
M. Col roide vint donc au camp
d'Emmanuel, une audience lui fut accordée, et après les cérémonies
d'introduction, l'ambassadeur de Diabolus exposa le message dont il était
chargé : « Auguste Seigneur, dit-il en s'adressant au Prince, tous connaîtront
désormais quelle est la bonté naturelle de mon Prince et Maître. Il m'envoie
dire à Sa Seigneurie que plutôt que de continuer la guerre, il livrera la moitié
de la ville de l'Âme entre ses mains.
Le tout m'appartient, répondit Emmanuel ;
je ne puis en abandonner une moitié.
Mais, continua l'ambassadeur, mon Maître
accorde que vous deveniez nominalement le seul Seigneur de la ville, si
seulement il en peut conserver une petite parcelle.
Tout m'appartient, dit Emmanuel, je suis
le seul possesseur.
Cependant, Seigneur, voyez quelle est la
condescendance de mon Maître ; Il accepterait que vous lui assigniez vous-même
une petite place où il pourrait continuer de vivre dans la Cité, comme un simple
particulier. Vous seriez Seigneur de tout le reste.
Tout ce que le Père m'a donné est à moi,
dit le Prince, et je ne laisserai rien perdre de ce qu'Il m'a confié. Nul coin
ni recoin de la Cité de l'Âme ne pourraient donc être abandonnés à son ennemi.
Supposons Seigneur, que mon maître vous
abandonne toute la Cité avec cette seule provision qu'il y pourra venir de temps
à autre pour visiter quelques amis et y faire un petit séjour ?
Impossible, répondit Emmanuel. Votre
Maître ne vint qu'en passant chez David, et cependant David faillit perdre son
âme. Je ne consentirai jamais à ce qu'il ait ici le moindre pied-à-terre.
Seigneur, votre dureté semble extrême.
Supposons que mon Maître accepte toutes vos conditions ; ses amis, du moins,
auront je pense l'autorisation de demeurer dans la ville et de continuer leur
commerce ?
Ceci est contraire à ce que veut mon
Père. Tous les Diaboloniens perdront leurs biens, leurs libertés, et leurs vies,
si on les trouve dans la Ville.
Mon maître ne pourrait-il d'aucune
manière garder quelque attache avec la Cité ? Par des lettres, par quelque
voyageur, quelque occasion de passage, ne pourrait-il entretenir des relations
d'amitié ?
Non ! Absolument pas ! Toute attache,
toute relation d'amitié avec lui entraînerait à nouveau l'Âme dans la
corruption.
L'ambassadeur Col roide suggéra ensuite
que peut-être, son Maître aimerait laisser quelque souvenir à ses amis au moment
du départ (s'il partait ?) Ceci encore Emmanuel ne pouvait l'accepter. - Il
était probable, ajouta l'Ambassadeur, que des citoyens de la Cité de l'Âme
réclameraient aussi en certaines occasions les excellents conseils de leur
Prince. Auraient-ils le droit de le consulter librement ? - Aucune affaire,
aucune chose, aucun cas ne sauraient être de solution trop difficile pour mon
Père, répondit Emmanuel. Ne serait-ce pas mépriser sa Sagesse et son Habileté
que de recourir aux conseils de Diabolus ? Alors que mon Père demande justement
qu'en toutes choses les citoyens de la Ville de l'Âme aillent à lui et qu'ils
lui exposent toutes leurs difficultés et tous leurs besoins par prière, et
requêtes ! Accorder ce que tu demandes serait laisser ouverte la porte par
laquelle pénétrerait inévitablement la destruction de la Cité. »
Alors, l'ambassadeur Col roide se retira
pour retourner à celui qui l'avait envoyé. Il exposa devant Diabolus et ses
grands, le résultat de sa démarche.
Il fut alors décidé que la Ville
résisterait jusqu'au bout, décision qu'on fit porter au camp d'Emmanuel, par
Méchante Pause : « Votre Maître n'aura pas la Ville dit-il à ceux qui le
reçurent, à moins qu'il ne la prenne par force. Les citoyens ont décidé de tenir
ou de tomber avec leur seigneur Diabolus. » Quand le message et ce propos de
Méchante Pause furent rapportés au Prince, il dit : « Je vais donc être obligé
d'essayer la puissance de mon épée, car il faut que je conquière l'Âme et que je
la délivre de celui qui l'a dégradée et asservie. »
Les troupes furent disposées pour la
bataille selon les ordres du Prince. Les chefs Boanergès, Conviction, Jugement
et Confiance furent placés avec leurs hommes près de la porte de l'Oreille ;
Bonne Espérance et Charité prirent place devant la porte de l'Oeil, et les
autres chefs reçurent les positions de combat les plus avantageuses. Le cri de
guerre fut donné : « Emmanuel ! » L'alarme retentit : béliers et frondes furent
mis en action. Diabolus lui-même dirigeait les troupes de la ville assiégée. La
bataille fut dure et continua plusieurs jours : de part et d'autre il y eut des
blessés et dans le camp de la Cité de l'Âme, des morts. Parmi ceux-ci, relevons
les noms des Capitaines Vanterie et Sécurité, celui-ci décapité par le Chef
Conviction, lui-même blessé ; aussi Fanfaron, chef de ceux qui jetaient des
tisons enflammés et des flèches empoisonnées. L'armée de Shaddaï avait remporté
de sérieux avantagés : la porte de l'Oreille était maintenant sérieusement
ébranlée et celle de l'Oeil à peu près brisée.
Emmanuel fit alors hisser à nouveau le
drapeau blanc. Ce que voyant, et sachant que ce n'était pas à lui que le Prince
offrait une trêve, Diabolus résolut d'essayer â nouveau de quelque ruse.
Peut-être qu'Emmanuel se contenterait de promesses de réformes et qu'il lèverait
le siège de la Ville ?
Donc, un soir, longtemps après le coucher
du soleil, il se présenta à la porte de l'oreille et annonça qu'il désirait
parler au Prince Emmanuel. Lorsque celui-ci fut venu, il lui dit : « Comme en
hissant ce drapeau blanc, tu manifestes des dispositions paisibles, il m'a
semblé convenable de t'avertir que nous étions prêts à accepter la paix à des
conditions que tu accepteras certainement.
« Tu aimes la piété et la sainteté ; en
faisant cette guerre, tu désires amener Âme d'homme à la sainteté. Eh bien,
retire tes troupes, et moi je courberai Âme d'homme et l'amènerai à être ce que
tu veux qu'elle soit. Je ferai cesser toute hostilité contre toi ; et je te
servirai autant que je t'ai combattu jusqu'ici. Je leur montrerai à quel point
ils se sont éloignés de toi et, les ramènerai à l'observance de tes
commandements. »
O Séducteur ! répondit le Prince.
Maintenant que tu as échoué en te faisant voir sous tes vraies couleurs, tu veux
te déguiser en ange de lumière et en ministre de la justice ? Aucune de tes
propositions ne saurait être prise en considération. Tu parles de réformes,
toi ? d'améliorations ? Et tu serais le Réformateur ? Tout ce qui procède de toi
n'est que ruse et corruption, et tu le sais bien ! Beaucoup te discernent quand
tu te présentes sous tes vraies couleurs. Mais bien peu savent te reconnaître
lorsque tu te revêts de vêtements blancs ou que tu te pares de lumière. Non,
non, tu ne te joueras pas ainsi de la ville de l'Âme ; elle m'est extrêmement
chère malgré son égarement.
Tu te trompes si tu supposes que je suis
venu lui commander de faire des bonnes oeuvres pour vivre. Non ! Je suis venu
pour la réconcilier avec mon Père, bien qu'elle ait grièvement péché et méprisé
sa loi. Et tu t'offres pour l'assujettir au bien ! Qui donc t'en chargerait ? Je
la conduirai moi-même par des chemins nouveaux, avec des lois nouvelles et
l'amènerai à une telle conformité avec mon Père que son coeur en sera
parfaitement réjoui. La Cité de l'Anse vivra pour la gloire de l'Univers. »
Se voyant démasqué, et rempli de
confusion, Diabolus se retira pour préparer la ville à de nouveaux combats.
Toutefois, désespérant d'avoir le dessus, il donna à ses officiers les ordres de
destruction les plus cruels. Quand il deviendrait apparent que la Cité allait
tomber, on devait passer au fil de l'épée hommes, femmes, enfants, et réduire la
ville en un monceau de ruines. Mieux valait détruire la ville et empêcher ainsi
qu'Emmanuel en fît sa demeure. De son côté, Emmanuel prévoyant que le siège
touchait à son terme, recommanda à son armée de faire quartier aux citoyens de
la Ville, mais d'être sans pitié pour Diabolus et les Diaboloniens.
Effectivement, lors de l'assaut qui
suivit, la porte de l'Oreille déjà fortement ébranlée fut brisée. Alors les sons
éclatants des trompettes résonnèrent, et l'armée d'Emmanuel poussa des cris de
joie. Le Trône d'Emmanuel fut aussitôt dressé sur l'emplacement même de la porte
de l'Ouïe. Alors l'effort du combat se porta sur le château-fort où Diabolus et
ses chefs s'étaient retranchés ; et comme la maison de l'ancien Archiviste y
était adossée, Emmanuel envoya les chefs Boanergès, Conviction et Jugement à M.
Conscience pour qu'il ouvrît les portes de sa demeure. Or celui-ci s'était
retranché chez lui, ne sachant trop ce qui allait lui arriver ; mais sous les
coups répétés des béliers, il vint jusqu'à la porte et tout tremblant, demanda
ce qu'on lui voulait ? - L'entrée, répondit Boanergès ; prendre possession de ta
maison au Nom du Prince qui veut s'installer chez toi. » M. Conscience ouvrit.
Les troupes du Roi entrèrent et prirent possession de la maison, ce qui leur
conférait une situation très favorable pour l'attaque du château. Aussitôt, la
nouvelle de l'occupation du palais de M. Conscience par les troupes royales se
répandit dans la ville, et la dite nouvelle fit boule de neige. Or vous savez
que celle-ci ne perd rien en roulant. On vint donc voir M. Conscience et les
nombreux visiteurs remarquèrent qu'il était effrayé et tremblant. « Vous savez
bien leur expliqua M. Conscience que nous sommes des traîtres, que nous avons
méprisé Emmanuel dont la gloire et la puissance éclatent aujourd'hui. Que
pourrions-nous donc attendre d'autre aujourd'hui que le châtiment ? » D'autre
part, il était évident que les chefs se tenaient sur la réserve avec M.
Conscience. De sorte que le bruit se répandit que la ville ne pouvait espérer
autre chose du Prince que châtiment et destruction.
Pendant que certains chefs continuaient
le siège du Château, des troupes poursuivaient dans la ville les avantages
acquis. Capitaine Exécution avait fort à faire. Il pourchassait le seigneur
Volonté et ses officiers de lieu en lieu, Volonté traqué de toutes parts fut
heureux de disparaître dans un trou noir ; plusieurs de ses chefs furent tués et
il y eut un grand carnage de Diaboloniens. Malgré cela, il n'en restait encore
que trop dans la ville.
C'est alors que l'ancien archiviste, M.
Conscience, le seigneur Intelligence, et autres chefs de la Cité de l'Âme
s'avisèrent qu'il serait bon d'envoyer une pétition au Prince Emmanuel, dans
laquelle pétition ils confesseraient leur iniquité, imploreraient son pardon et
demanderaient la vie sauve. La requête fut expédiée et resta sans réponse. Ils
en furent fort troublés.
Certain jour enfin, sous les coups
répétés des béliers, un passage fut ouvert dans la forteresse où Diabolus
s'était retranché, et tout aussitôt les Chefs le firent savoir au Prince. Les
trompettes firent résonner la bonne nouvelle par tout le camp, ce qui fut
l'occasion d'une grande allégresse. Car maintenant on pouvait envisager la fin
de la guerre et l'heure de la Délivrance de la Cité allait sonner.
Revêtu d'une armure d'or, précédé de son
étendard, entouré de sa garde, le Prince traversa la ville et vint jusqu'au
château-fort. Tous se pressaient sur son passage, tous se sentaient attirés vers
lui, mais tous remarquaient aussi son attitude réservée, et y voyaient
l'indication qu'un châtiment sévère allait atteindre la ville rebelle. Arrivé au
château, Emmanuel commanda à Diabolus de se rendre. Rampant, se tordant,
implorant la pitié, celui-ci se présenta : « Ne me précipite pas dans l'abîme
avant le temps, suppliait-il, laisse-moi sortir de la Cité en paix. » Il fut lié
sur l'ordre du Prince, et conduit sur la place du Marché, dépouillé de l'armure
dont il se glorifiait, exposé en spectacle, afin que la Cité de l'Âme pût voir
la ruine de celui en qui elle avait mis sa confiance. Puis lié de chaînes aux
roues du char d'Emmanuel, qui traversa la ville de part en part, il fut conduit
jusqu'à la porte de l'Oeil pour de là gagner le camp. Ce fut un grand cri
d'allégresse dans le camp de Shaddaï lorsqu'on vit Diabolus lié et réduit à
l'impuissance, un cantique de louanges s'éleva pour le Prince : « II a mené
captif, celui qui retenait captif, il a dépouillé les principautés et les
puissances, les exposant en spectacle. À la pointe de son épée, il a vaincu
Diabolus... » Des choeurs mélodieux se firent entendre qui atteignirent
jusqu'aux demeures célestes.
Emmanuel chassa ensuite Diabolus. L'heure
n'était pas encore sonnée qui devait le voir jeter dans l'Abîme; et il lui
ordonna expressément de ne plus jamais s'emparer de la Ville de l'Âme.

LA PRISON DE BUNYAN
L'ÂME DÉLIVRÉE DU JOUG DE SATAN SE TOURNE VERS EMMANUEL. - LE SENTIMENT DE SON PÉCHÉ L'ACCABLE. - ELLE IMPLORE LA PITIÉ. - SILENCE DU PRINCE. - LA CITÉ DE LAME S'HUMILIE ET SE REPENT. - LES SEIGNEURS INTELLIGENCE, CONSCIENCE, VOLONTÉ APPELÉS EN JUGEMENT PAR LE PRINCE PLAIDENT : « COUPABLES ». LE PARDON DU PRINCE. - IL LES RENVOIE CONSOLÉS ET VÊTUS DE JOIE.
La grande
ville de l'Âme était désormais délivrée de l'épouvantable esclavage de Diabolus,
et elle se tournait vers son Roi. Mais Lui, son oeuvre achevée, s'était retiré
en son pavillon royal hors des murs de la Cité, laissant les chefs Boanergès et
Conviction chez le seigneur Conscience. L'apparence de ces chefs était empreinte
de majesté, leurs visages resplendissaient de force et de décision, leurs
paroles rappelaient le mugissement des grandes eaux. Tout ce qu'ils faisaient ou
disaient remplissait de crainte et de terreur les habitants. L'incertitude du
lendemain, le remords du passé pesaient lourdement sur la ville de l'Âme.
Pendant longtemps, il lui fut impossible d'avoir aucun repos ou tranquillité, ni
de goûter aucun sentiment de paix, ou d'espérance.
Certain jour, Boanergès reçut du prince
Emmanuel l'ordre de rassembler les citoyens dans la cour du Château, et là, sous
leurs yeux, de se saisir des seigneurs Intelligence, Conscience et Volonté et de
les jeter en prison, en chargeant les habitants eux-mêmes de les garder. Cet
ordre, aussitôt exécuté, ne fit qu'aviver la douleur et la terreur des
habitants. Ceci semblait confirmer les craintes qu'ils avaient éprouvées de voir
la Cité de l'Âme complètement détruite. À quel genre de mort seraient-ils
condamnés ? Combien de temps auraient-ils à souffrir ? Ces pensées les
préoccupaient, et ils redoutaient par-dessus tout d'être envoyés dans cet abîme
qui effrayait l'Usurpateur Diabolus, car ils savaient bien qu'ils avaient mérité
un châtiment. D'ailleurs, il était dur aussi d'avoir à supporter la disgrâce
dans laquelle ils se sentaient maintenus, et il aurait été dur d'avoir à mourir
sous l'épée d'un prince aussi excellent qu'Emmanuel. L'emprisonnement des
seigneurs Intelligence, Conscience et Volonté jetait aussi la Cité de l'Anne
dans le désarroi. C'étaient eux qui avaient toujours gouverné la ville : les
exécuter ce serait la décapiter. Longtemps, les citoyens repassèrent ces pensées
en leur coeur. Chaque jour, leur incertitude et le silence du Prince semblaient
plus difficiles à supporter ; enfin, aidés des prisonniers, ils décidèrent
d'envoyer une pétition à Emmanuel et choisirent pour porter celle-ci un monsieur
« VOUDRAIT VIVRE ». La dite pétition contenait des louanges pour le Prince
victorieux, puis la Cité de l'Âme s'humiliait et demandait son pardon en faisant
appel à la grandeur de la Miséricorde royale. « Que nous vivions devant ta face,
ajoutaient-ils, et nous serons tes serviteurs... Âmen. »
Le Prince prit la pétition des mains du
messager, il la lut, puis renvoya son porteur sans mot dire.
Que faire ! Il n'y avait plus qu'à prier
le Prince, ou à mourir. Âme d'Homme continua donc de le supplier, et cette fois
demanda au capitaine Conviction d'être son messager. Il répondit qu'il ne
voulait point et n'osait pas servir d'intermédiaire à des traîtres, ni se faire
l'avocat de rebelles. « Cependant, notre Prince est miséricordieux,
ajouta-t-il ; envoyez l'un de vous comme messager, mais qu'il se présente comme
il convient, avec une corde autour du cou, et qu'il n'implore rien d'autre que
la compassion du Prince. » Après d'assez longs délais, la ville envoya chercher
un pauvre homme nommé Coeur réveillé ; il habitait une chaumière. On lui fit
savoir ce qu'on attendait de lui et il partit accompagné de tous les voeux de
ses concitoyens. Je vous laisse à penser avec quelle impatience son retour fut
attendu.
Quand il fut conduit devant Emmanuel, il
tomba à ses pieds et dit en suppliant : « Oh Que la Cité de l'Âme vive devant ta
Face ! » Le Prince se détourna quelque temps très ému et pleura, puis il dit au
messager : « Lève-toi, retourne chez toi, j'examinerai ta requête. » À peine
Coeur réveillé fut-il dans la ville, que de toute part on accourut vers lui :
« Comment le Prince l'avait-il reçu ? Qu'avait-il dit ? Quoi, toujours rien ?
Aucune précision ? » Considérant qu'il était convenable de rendre compte de sa
mission aux chefs d'abord, le messager se dirigeait vers le château où il
raconta aux prisonniers tous les détails de l'entrevue. Il dit aussi la gloire
et la beauté du Prince qu'on ne pouvait voir sans le craindre et l'aimer tout
aussitôt.
L'attitude du Prince fut expliquée
différemment dans la Ville : « Elle était un indice de clémence, disaient les
uns. - Non, non ! c'était une marque de sévérité, assuraient les autres. Il
fallait se préparer à mourir, etc., etc... » Perplexité et doutes firent place
rapidement à la terreur, un grand trouble tomba sur la Cité. Mieux valait la
mort que cette incertitude, que ces terreurs planant sur eux jour et nuit. Dans
leur misère, ils résolurent d'envoyer une troisième supplique au Prince.
Dans celle-ci ils louaient d'abord la
grandeur du Prince et sa bonté, puis ils confessaient leur iniquité : « Nous ne
sommes plus dignes d'être considérés comme tes sujets, nous méritons l'Abîme. Si
tu décides de nous faire passer au fil de l'épée, certes nous déclarerons que ta
sentence est équitable ; si tu nous condamnes, ce n'est que justice. Mais, oh !
Seigneur ! laisse agir ta Grâce, sauve-nous, pardonne nos transgressions, et
nous chanterons à jamais ta bonté et tes jugements miséricordieux. Âmen. » La
question du messager se posa de nouveau. Plusieurs voix proposèrent Bonnes
Oeuvres ; mais l'Archiviste s'opposa énergiquement à ce choix : « Quoi « Bonnes
Oeuvres » comme messager, quand toute notre requête crie : « Miséricorde ! » Si
le Prince lui demande son nom et qu'il le décline, Emmanuel répondra : « Quoi,
Bonnes Oeuvres vit encore dans la Cité de l'Âme ? Eh bien ! que les Bonnes
Oeuvres vous sauvent de la détresse où vous êtes. » On se rallia aux paroles de
M. Conscience et on mit Bonnes Oeuvres de côté. Coeur réveillé fut à nouveau
choisi et, à sa demande, on lui adjoignit M. Détresse, ainsi nommé parce qu'il
versait beaucoup de larmes de repentance sur lui-même et sur ses compatriotes.
Tous deux partirent la corde au cou, les mains liées.
Ils s'excusèrent en arrivant à la cour de
venir à nouveau importuner le Prince, mais à cause de leurs péchés ils n'avaient
plus de repos ni jour ni nuit. Ils remirent la supplique de la Cité et
attendirent prosternés la décision du Prince, qui, après avoir lu le manuscrit,
leur posa plusieurs questions sur leur naissance et leur situation. Sans doute
celles-ci étaient très hautes, puisqu'on les avait choisis comme députés ? -
Non, ils étaient au contraire gens du commun, répondirent-ils, et ils ne
s'expliquaient pas le choix de leurs concitoyens. Que le Prince ne prît pas
offense de leur bassesse ! Oh ! pardonne nos transgressions, et ne te retiens
pas plus longtemps d'avoir pitié ; n'éloigne pas plus longtemps l'instant de la
Grâce, et la gloire qui t'en reviendra ! »
Le Prince commanda qu'ils se tinssent
debout, ce qu'ils firent. Alors, il montra la grandeur de l'iniquité de la Cité
de l'Âme rejetant son Père comme Roi, pour mettre à la place un tyran, un
menteur, un rebelle. « Lié de chaînes et déjà condamné à l'Abîme, il est venu
vous offrir ses services et vous l'avez accepté ! Nous, nous sommes venus pour
chasser l'Usurpateur, et qu'avez-vous fait ? Vous avez pris parti pour lui,
fermant vos portes et faisant la guerre contre nous... Maintenant que j'ai
vaincu le Tyran, vous venez implorer ma faveur ! Pourquoi n'avoir point pris
fait et cause pour moi ? Pourquoi ne m'avoir pas aidé à chasser le « puissant »
Cependant, et malgré tout, je lirai votre
pétition, et j'y répondrai comme il convient à ma gloire.
« Allez ! Vous direz de ma part aux chefs
Boanergès et Conviction de m'amener demain au camp les prisonniers ; aux chefs
Jugement. et Exécution de rester au Château et de veiller à la tranquillité de
la ville jusqu'à nouvel ordre. » Ayant dit, le Prince regagna le pavillon royal.
Les messagers allèrent directement à la
prison pour rendre compte de leur mission aux chefs et donnèrent une partie du
message : « Le Prince avait dit que sa réponse serait en rapport avec sa
gloire. » - « Est-ce là tout, demanda un vieux N. Inquisitif ? » - « Pas tout à
fait », avouèrent-ils ; et ils dirent alors toutes les paroles du Prince. Les
prisonniers remplis d'angoisse crièrent dans leur douleur, et leur cri monta
jusqu'au ciel. Puis ils se préparèrent à mourir. Quant à ceux de la ville, ils
se dirent qu'à quelques jours de distance, eux aussi devraient expier leur
iniquité par la mort ; ils prirent des habits de deuil et allèrent sur les
remparts.
Le lendemain, en vêtements de deuil, la
corde au cou, chaînes aux pieds, se frappant la poitrine et sans oser lever les
yeux, les prisonniers prirent le chemin du Camp d'Emmanuel. Boanergès et la
garde, bannière déployée, allaient devant ; puis les prisonniers ; enfin
l'arrière-garde avec sa bannière, sous la conduite du Capitaine Conviction.
Quand ils arrivèrent au Camp du Prince, la vue de sa gloire, de sa grandeur ne
fit qu'augmenter la détresse des prisonniers qui ne purent retenir leurs larmes
et, leurs lamentations. Arrivés à la porte du Pavillon du Prince, ils se
prosternèrent jusqu'en terre.
Averti de la présence des prisonniers,
Emmanuel monta les degrés du Trône et s'y assit ; puis, après leur avoir dit de
se relever, il les questionna en disant :
FERVEUR DU PREMIER AMOUR. - LA CITÉ DE L'ÂME INVITE EMMANUEL A VENIR DEMEURER CHEZ ELLE. - EMMANUEL Y CONSENT. - POURSUITE DES DIABOLONIENS QUI SE SONT CACHÉS DANS L'ENCEINTE DE LA CITÉ. - FUITE D'INCRÉDULITÉ. - EMMANUEL DONNE UNE NOUVELLE CHARTE À LA VILLE. - VÊTEMENTS BLANCS. - BONHEUR. - INSENSIBLEMENT L'ÂME SE LAISSE DÉ-TOURNER DE SON PRINCE, ET OUBLIE LA FERVEUR DU PREMIER AMOUR. - EMMANUEL QUITTE LA CITÉ.
Après ces
choses, la grande ville de l'Âme se rendit au Camp royal comme un seul homme
pour remercier le Prince, lui dire sa reconnaissance, et chanter les louanges de
son vainqueur. Puis elle le pria de venir chez elle, et d'y habiter à jamais...
Car maintenant que nous t'avons vu, dirent-ils, maintenant que nous avons
contemplé ta majesté, nous ne pourrions supporter que tu nous quittes. Nous
mourrions certainement. Puis il reste peut-être quelques Diaboloniens dans nos
murs. Si tu nous abandonnais, que ne feraient-ils pas. N'essaieraient-ils pas de
nous faire retomber sous le joug de Diabolus ?
- Si je m'établis dans vos murs, répondit le
Prince, m'aiderez-vous à réaliser les desseins que j'ai dans le Coeur contre mon
ennemi et le vôtre ?
- Seigneur, notre faiblesse est extrême...,
mais si ta lumière marche devant nous, et si ton amour est notre arrière-garde,
si tu nous conduis par ton conseil, tout sera certainement pour le mieux. Viens
donc dans la ville, agis comme bon te semblera, mais garde-nous de tomber dans
le péché, et fais de nous des serviteurs utiles. »
Alors, Emmanuel répondit de façon favorable :
« Il allait s'établir dans la Cité de l'Âme. » À l'ouïe de ces paroles, les
citoyens furent transportés de joie. Ils jonchèrent de verdure le chemin que
devait suivre le Prince et sa garde d'honneur, ils décorèrent les grandes
artères de la Ville et leurs maisons. Le château aussi fut préparé, afin de
devenir sa demeure particulière. Le lendemain, au milieu des cantiques de
louanges et des cris d'allégresse, le Prince en costume d'apparat et son
état-major y pénétrèrent. Les autres chefs et leurs troupes furent répartis chez
les habitants.
Ceux-ci ne se lassaient pas de voir leur Roi,
d'observer ses manières et sa conduite ; aussi lui demandèrent-ils de venir
souvent se promener dans la Cité ; et d'avoir accès à toute heure auprès de lui.
Le Prince accorda ce qu'ils désiraient ordonnant que les portes du Palais
fussent toujours ouvertes.
Certain jour, Emmanuel fit une grande fête à
laquelle il convia toute la ville et il donna un banquet. Il reçut ses invités
avec des mets délicats qui venaient du ciel. À chaque nouveau plat qui était
passé, les conviés se demandaient les uns aux autres : « Qu'est ceci ? » Car ils
ne savaient ce que c'était. Et tandis qu'ils goûtaient à la nourriture des anges
et prenaient du miel découlant du Rocher, une musique céleste se faisait
entendre.
La fête terminée, Emmanuel proposa à ses
conviés certaines énigmes et il leur expliqua les choses qui le concernaient.
Ils comprirent alors, en contemplant leur Roi, ce qui était resté obscur pour
eux jusque-là ; ils virent en lui la substance de ce qu'annonçaient les
symboles. C'était Lui l'Agneau, le Sacrifice, le Rocher, Lui qui portait le
péché : Lui la Porte, et le Chemin.
De retour dans leurs maisons et occupés aux
besognes quotidiennes, les invités pensaient encore aux affaires d'Emmanuel ; et
ils chantaient ses louanges jusque dans leur sommeil.
Puis Emmanuel s'occupa de fortifier la Cité,
il fit élever des tours sur les remparts et y fit placer les Frondes apportées
du Palais de Shaddaï. Il inventa aussi un engin redoutable. Placé au Coeur de la
Ville, dans le Château, il envoyait par la Porte de la Bouche des projectiles
auxquels rien ne pouvait résister. Cet instrument était sous la garde et à la
disposition du Capitaine Confiance.
Ensuite, le Prince manda M. Volonté et lui
donna la garde des portes des remparts et des tours. De plus, il le chargea de
la sécurité de la ville et mit la milice sous ses ordres. Il lui fut très
spécialement recommandé de faire tous ses efforts pour surprendre tous
Diaboloniens qui se seraient cachés dans la Cité et de les tuer sur place ou de
les déférer à la Cour de Justice.
Puis le Seigneur Intelligence fut mandé et
rétabli en sa charge. Emmanuel lui dit de se construire un palais près de la
Porte de l'Oeil. Ce palais devait affecter la forme d'une tour pour être, le cas
échéant, facile à défendre. Enfin, le Prince lui recommanda de lire avec soin
chaque jour le livre de la Révélation, afin d'en être éclairé et de pouvoir
s'acquitter de sa charge avec sagesse et fidélité.
M. Connaissance fut nominé Archiviste,
Emmanuel réservant au Seigneur Conscience un autre emploi. Toute effigie de
Diabolus, toute image des Diaboloniens devaient être détruites, arrachées, mises
en poudre. Seule, celle de Shaddaï devait être gravée en lettres d'or au Coeur
même de la Ville de l'Âme, c'est-à-dire dans le Château. Trois Diaboloniens de
marque devaient être très particulièrement recherchés, pourchassés, traqués et
saisis : les deux maires, Incrédulité et Convoitise Charnelle et l'Archiviste :
« Oublie le Bien ». Plusieurs conseillers et bourgeois furent aussi désignés aux
poursuites et, par la suite, pris par le Gouverneur : MM. « Athéisme », Coeur
Endurci », Fausse Paix », « Pas de Vérité », Sans Piété », « Orgueil », etc...
Emmanuel donna l'ordre de démolition des forteresses qu'avait fait élever
Diabolus. Tous les matériaux devaient être jetés hors de la ville. Ce fut un
long travail.
Enfin une Cour de Justice fut convoquée pour
juger les prisonniers qu'avait faits le Gouverneur ; et plus particulièrement,
des Diaboloniens de marque. Les assises durèrent longtemps. À entendre les
inculpés, ils étaient tous innocents, tous avaient agi par amour de la ville et
pour son bien. Nous ne citerons ici que l'argumentation de « M. Assurance
Trompeuse », un Diabolonien de renom. Comme l'accusation lui reprochait d'avoir
travaillé insidieusement et diaboliquement à calmer les remords de la ville
désobéissante et rebelle, l'enracinant ainsi dans la révolte contre son Roi, en
l'entraînant toujours plus bas dans la misère et la honte, il répondit comme
suit :
- « Messieurs de la Cour, et vous tous nommés
présentement pour être mes juges, il est vrai que je me nomme Assurance ; mais
Assurance Trompeuse ?
Jamais ! Recherchez diligemment auprès de
ceux qui me connaissent bien quel est mon vrai nom, ils vous diront :
« Assurance. » Tel mon nom véritable, tel je suis ! J'ai toujours aimé la
tranquillité, et je suppose que les autres l'aiment aussi. Aussi quand je voyais
mes voisins dans l'angoisse, je m'employais à les réconforter.
1° Ainsi lorsque Cité de l'Âme se fut
détournée de Shaddaï, quelques-uns en eurent du remords, de l'angoisse. Moi les
voyant si malheureux, j'ai fait tout mon possible pour les rassurer.
2° Quand les coutumes de Sodome prévalurent
dans la Cité, si pour quelque cause, les citoyens étaient molestés, je m'y
opposais, travaillant à ce que chacun se sentit libre d'agir à sa guise en toute
tranquillité.
3° Quand la guerre éclata entre Shaddaï et
Diabolus et qu'Âme d'Homme vivait dans la terreur redoutant la destruction, je
travaillai par divers moyens à ramener la paix en son sein.
J'ai donc toujours été un homme vertueux,
procurant la paix à l'âme tourmentée. Et puisque celui qui procure la paix est
proclamé béni et heureux par quelques-uns, je vous prie, Messieurs les Juges,
vous qui êtes réputés pour votre équité et votre justice dans la Ville de l'Âme
de reconnaître que j'ai été poursuivi et emprisonné sans cause ; veuillez donc
ordonner ma mise en liberté, et l'arrestation de ceux qui m'ont accusé
indignement. »
À les entendre, tous étaient blancs comme
neige, ils justifiaient leur infâme conduite, et même ils accusaient ! Mais les
témoins furent appelés ; la culpabilité, les mensonges et les crimes des accusés
furent surabondamment prouvés, et la peine capitale fut prononcée. Les habitants
de la ville de l'Âme furent chargés de l'exécution de la sentence pour le
lendemain.
Que se passa-t-il ? Comment cela se fit-il ?
Cette même nuit Incrédulité réussit à briser ses chaînes et à s'enfuir. Le
geôlier fit son rapport au Gouverneur, et des recherches furent entreprises,
mais inutilement.
Après avoir erré quelque temps autour de la
Cité, Incrédulité se décida à rejoindre Diabolus. Un Monsieur « Voit Bien »
assurait l'avoir aperçu traversant à grands pas les endroits désertiques en
s'éloignant de la ville. Incrédulité rencontra son Prince sur une colline
dominant la Porte (le l'Enfer, et il lui raconta tout ce qui s'était passé dans
Âme d'Homme depuis qu'elle appartenait à Emmanuel. À l'ouïe de ces nouvelles,
Diabolus fut pris d'un épouvantable accès de rage et jura de se venger.
Revenons à la Cité. Il lui incombait de
crucifier elle-même, ses ennemis : les Diaboloniens saisis dans ses murs et
condamnés. Mais au moment de l'exécution, ceux-ci se démenèrent si énergiquement
que les citoyens n'en seraient pas venus à bout si le Secrétaire de Shaddaï qui
était présent n'était venu à leur secours en entendant leurs appels. Il posa ses
mains sur les leurs pour les vivifier et ranimer leur vigueur ; de sorte que la
Ville de l'Âme put venir à bout de sa tâche et crucifier ceux qui avaient
entraîné la Cité à sa ruine.
Heureux des marques d'obéissance et de
fidélité données par la ville qui avait exécuté ses ordres, le Prince vint
lui-même dans la Cité et la réconforta avec des paroles selon son Coeur. Elle
avait montré par son obéissance, son amour pour la Personne de son Prince.
Emmanuel allait lui donner une marque de sa faveur en nommant un nouveau
capitaine, un citoyen de la Cité, nommé Expérience, qui, jusque-là était au
Château, attaché à la personne du Capitaine Confiance. Il était intelligent,
entendu, circonspect, et aimé de ses concitoyens qui eurent une grande joie de
sa nomination.
Le Prince retourna ensuite au Palais, où les
Chefs et les Anciens de la Ville se rendirent aussi pour lui rendre hommage, et
le remercier de ses soins, de son amour, de sa garde.
Emmanuel leur annonça en cette occasion qu'il
allait renouveler la Charte de la Cité et leur donner un nouveau Testament. Un
jour fut fixé pour la lecture du document dont voici la teneur :
« Moi, Emmanuel, Prince de Paix, grand Ami de
l'Âme, je lègue, au nom de mon Père et au mien, à ma chère Cité
Premièrement :
Un pardon gratuit complet, éternel, pour son iniquité, les offenses et péchés
commis contre mon Père, contre moi, contre ses voisins, contre elle-même.
Deuxièmement :
Je lui donne ma sainte Loi et mon Testament avec tout ce qu'ils contiennent pour
son réconfort et sa consolation éternels.
Troisièmement :
Je lui donne une portion de la Grâce même et de l'Amour même qui est dans le
Coeur du Père et dans le mien.
Quatrièmement :
Je lui donne et lui lègue gratuitement le monde et tout ce qui s'y trouve pour
son bien ; elle dominera sur le monde comme il convient pour l'honneur de mon
Père, pour ma gloire et pour son réconfort. Je lui donne les bénéfices de la vie
et de la mort, des choses présentes et des choses à venir. Privilèges dont
aucune autre cité, ville ou corporation n'a joui avant elle.
Cinquièmement :
Je lui donne libre accès en ma présence ; en tous temps
j'entendrai ses requêtes et j'interviendrai en sa faveur lorsqu'on lui fera du
tort. .
Sixièmement :
Je lui donne autorité et puissance pour rechercher, poursuivre et exterminer
tous Diaboloniens qui toujours font la guerre à l'Âme.
Septièmement :
Tous ces privilèges et immunités sont uniquement pour les
citoyens de la ville de l'Âme. Les Diaboloniens en sont exclus et tous autres
étrangers. »
Au jour marqué, la nouvelle charte fut lue
par M. Connaissance, sur la place du Marché, devant tous les habitants de la
Cité, puis elle fut gravée en lettres d'or sur les portes du château, au Coeur
de la ville, afin qu'ils ne l'oubliassent jamais et que leur amour et leur joie
en fussent augmentés. La proclamation de cette nouvelle constitution fut
l'occasion de grandes réjouissances dans toute la ville de l'Âme.
Ensuite, le Prince convia au Château les
principaux et les Anciens de la Cité pour les entretenir d'un ministère nouveau
qu'Il voulait instituer au milieu d'eux : celui du Secrétaire en chef de la Cour
de Shaddaï : dont le nom est aussi « le Consolateur », le Saint-Esprit, qui les
guiderait dans toute la Vérité et leur enseignerait toutes choses. Il
appartenait à la Maison du Père et partageait la nature de Shaddaï et celle de
son Fils. Lui, serait le premier Conseiller de la Ville de l'Âme ; Il devait
donc avoir la première place dans l'affection de la Cité. « Ses paroles sont
vivantes ; elles sont accompagnées de force. II communique aussi la force et la
vie intérieures, Il mettra la vie dans vos Coeurs, Il vous aidera à formuler vos
requêtes. Mais veillez à ne point le contrister... »
Le Prince fit alors appeler l'ancien
archiviste,
M. Conscience, et lui dit : « Tu es versé
dans les lois de la Cité et tu seras mon ministre pour l'enseignement de la
morale, des lois civiles et naturelles. Mais en même temps, et bien que maître
toi-même, tu deviendras l'élève du Secrétaire royal, du Saint-Esprit. C'est à
Lui que tu dois recourir pour qu'Il t'enseigne ; il y a un esprit en l'homme
mais c'est Lui qui peut l'éclairer et l'inspirer saintement. Sois humble !
Souviens-toi des Diaboloniens qui ont rejeté leur premier état et qui sont
aujourd'hui prisonniers de l'Abîme. Et comme tu as vieilli et que tu t'es
affaibli et corrompu durant les années d'oubli de ton Roi, je t'autorise à boire
librement du sang de mes grappes. Ton Coeur et tout ton être en seront purifiés,
tes yeux en seront éclairés, ta mémoire fortifiée, et tu pourras garder
soigneusement les enseignements du Consolateur. »
Emmanuel s'adressa aussi à tous les habitants
de la Cité et leur annonça la nomination du Consolateur et celle de M.
Conscience comme prédicateurs et instructeurs. Le premier leur révélerait les
choses célestes et éternelles, le second devait les guider dans les choses
terrestres, les questions touchant à la morale. Quant au nouvel archiviste : M.
Connaissance, lui aussi devait se soumettre au Saint-Esprit et se garder de tout
ce qui n'émanait pas de cette source unique.
Emmanuel avertit aussi les habitants qu'il
laissait parmi eux les capitaines : Confiance, Espérance, Charité, Patience.
« Assistez-les, chérissez-les. Ils vous défendront comme des lions lorsque
l'ennemi vous attaquera. Mais si, de quelque manière, vous les oubliiez, si vous
les délaissiez, ils en seraient aussitôt affaiblis. Si de quelque manière mes
Capitaines étaient affaiblis, la ville de l'Âme ne saurait être forte.
S'ils étaient malades, c'est que la ville
d'Âme les aurait contaminés. Veillez à observer mes ordonnances ; votre bonheur
en dépend.
« Je sais à n'en pas douter qu'il reste parmi
vous quelques Diaboloniens, et vous-mêmes le saurez bientôt ; ce sont pour vous
d'implacables ennemis qui vous ramèneraient sous la domination de Diabolus si
vous n'y preniez garde. Ils se sont retirés dans les cavernes, sous les
murailles, mais ils existent. Sous aucun prétexte, vous ne traiterez avec eux ;
mais vous les pourchasserez et les mettrez à mort. Voici quelques-uns des noms
des principaux d'entre eux : Fornication, Adultère, Colère, Meurtre, Vice,
Fausseté, Envie, Ivrognerie, Querelles, Sédition, Sorcellerie. Vous les
chasserez, vous les détruirez, autrement ce serait eux qui causeraient votre
ruine. Veillez.
« J'ai établi sur vous comme guides et comme
pasteurs le Consolateur et M. Conscience. Vous avez aussi les quatre capitaines
de ma première armée qui vous instruiront en toute saine doctrine. Ils pourront
vous faire une lecture chaque jour ou chaque semaine. »
Le Prince Emmanuel instruisit donc la ville
de tout ce qui intéressait son développement, sa sécurité et sa prospérité. Il
décida de lui donner une nouvelle marque de confiance en lui conférant un signe
distinctif parmi les autres peuples tribus et langues habitant l'Univers.
Certain jour, les habitants furent invités au château et là, après leur avoir
expliqué sa pensée, Emmanuel sortit de son trésor des robes blanches et les en
revêtit. « Ainsi le monde saura que vous êtes à moi, dit-il, et ceci vous aidera
également à reconnaître les traîtres qui se glisseraient parmi vous. » Tous
furent donc revêtus de vêtements appropriés à leur taille et à leur stature ;
ils étaient de fin lin, blanc et pur : « Ce vêtement est ma livrée, 'ajouta le
Prince. Portez-le par amour pour moi, et pour que le monde sache que vous êtes à
moi. »
Alors, la corporation de la Cité de l'Âme
resplendit comme le soleil, et son apparence éclatante rappelait celle d'une
armée en marche bannières déployées.
Il n'y a que moi dans l'Univers qui puisse
donner cette livrée, dit Emmanuel. Aucun autre quel qu'il soit, prince ou
potentat, ne peut la donner aussi. Et maintenant écoutez mes paroles :
1 ° Veillez à la porter chaque jour et à
toute heure du jour, afin que personne ne puisse jamais douter que vous êtes à
moi.
2° Gardez vos vêtements blancs : Des
vêtements tachés seraient un déshonneur pour moi.
3° Veillez à ne point les laisser traîner
dans la poussière.
4° Veillez à ne point les perdre, de peur que
votre honte et votre nudité n'apparaissent.
5° Cependant, si, malgré mes avertissements,
vous laissiez salir votre vêtement - ce qui m'attristerait et réjouirait
Diabolus - hâtez-vous de faire ce que requiert ma loi pour les blanchir. »
Maintenant, la Cité de l'Âme était comme un
signet sur la main droite d'Emmanuel. Aucune autre Cité ne pouvait lui être
comparée. Quand son oeuvre fut achevée, Emmanuel ordonna que son étendard fût
hissé sur la Citadelle. II allait souvent visiter les habitants ; pas de jour ne
se passait qu'Il n'allât voir les anciens ou qu'ils ne vinssent le voir. Ils
avaient besoin de parler ensemble des grandes choses accomplies et de celles qui
étaient encore en son Coeur pour la Cité. Il allait par les rues, les jardins,
les vergers, guérissant les malades, bénissant, disant quelques paroles
aimables. Il voyait aussi ses capitaines quotidiennement. Un sourire d'Emmanuel
leur donnait force et vigueur plus et mieux que quoi que ce soit d'autre, sous
les cieux. Pas de semaine ne se passait que le Prince ne reçût les habitants à
sa table, ou qu'Il ne fût reçu chez eux. Tous les jours maintenant étaient jours
de banquet spirituel. Et quand ils regagnaient leurs demeures ils emportaient
toujours quelque présent royal. Si les Anciens n'allaient pas au château,
Emmanuel leur envoyait des vivres de la Cour : du pain et du vin de la table du
Père. Si les habitants de la Cité espaçaient leurs visites, Lui allait vers eux,
frappait à leurs portes, attendant qu'on lui ouvrît, apportant avec soi quelque
marque de son amour et de sa faveur.
On n'entendait plus que cantiques de louanges
dans la Ville. Tout était allégresse, bonheur, tranquillité. Emmanuel avait
installé un nouveau Chef dans la Cité : la Paix de Dieu. Plus de disputes, de
querelles, tout était harmonie, joie, santé. Cet état de chose dura tout l'été.
Mais il se trouvait dans la ville un individu
nommé Sécurité charnelle, il entraîna les habitants en un triste esclavage.
Diabolonien par son père, il était par sa mère, Lady Ne craint rien, petit-fils
du Seigneur Volonté. Il y avait eu tant d'alliances entre ceux de la ville et
les Diaboloniens, qu'il semblait à peu près impossible d'exterminer tous les
ennemis de l'Âme.
Lorsque Diabolus fut capturé et chassé,
Sécurité charnelle disparut, pensant qu'il serait prudent de se faire oublier.
C'était là un sage raisonnement :
Après une absence prolongée, il sortit de sa
retraite avec précautions. Il fut très prudent et, d'abord, ne se mêla qu'au
peuple, vantant la gloire et la puissance de la ville qu'il déclarait imprenable
désormais. Ses discours plurent, et il en éprouva une grande satisfaction. Il se
mit ensuite à chanter la valeur des capitaines, la puissance des armes, la
solidité des fortifications de la Ville, à chanter la bonté d'Emmanuel qui avait
promis un bonheur éternel à la Cité. Ensuite, il essaya de gagner la faveur des
particuliers de marque. Et, bientôt, toute la Ville se laissa prendre aux beaux
discours qui résonnaient si agréablement à ses oreilles. Elle éprouva à son tour
ces sentiments de sécurité charnelle qui endorment la vigilance, vigilance
d'autant plus nécessaire que des Diaboloniens étaient toujours dissimulés et
actifs en son enceinte. Les habitants firent des festins que ne présidait plus
Emmanuel, bien qu'il habitât toujours dans la ville. Les gouverneurs aussi se
laissèrent prendre au babillage incessant et flatteur de « Sécurité charnelle »
qui chatouillait agréablement leurs oreilles. Cependant tous avaient entendu les
avertissements répétés d'Emmanuel. Il leur avait dit que la force de l'Âme ne
résidait pas tellement dans ses fortifications que dans son attachement et sa
fidélité à son Prince, lesquels retenaient Celui-ci dans le palais intérieur, au
Coeur de la Cité.
Leur devoir immédiat, c'était de lapider
l'impudent Diabolonien. Au lieu de cela, ils se laissèrent prendre à ses pièges,
s'attachant à lui au point d'en oublier le Prince et ses instructions.
Oh ! S'ils avaient toujours écouté Emmanuel !
Leur paix eût débordé comme un fleuve
Emmanuel, constatant que la politique de M.
Sécurité et sa diplomatie avaient le plus grand succès se retira de la ville de
l'Âme qui ne le recherchait plus, ne se souciait plus qu'il vînt ou non la
visiter, ne venait plus à la sainte Table, bien qu'il la dressât encore et les
invitât au festin. Il se retira parce que la Ville de l'Âme - ne recherchait
plus ses conseils se croyant invincible et hors de la portée de l'ennemi, parce
qu'elle refusait d'écouter la voix du Saint-Esprit qu'Il lui avait envoyé.
Laissant la Citadelle, Il alla d'abord
jusqu'à la porte de la Ville, puis quitta tout à fait la place, y laissant
cependant le ministère du Saint-Esprit, bien que la Cité de l'Âme négligeât
d'entendre ses directions. En même temps que s'en allait Emmanuel « la Paix de
Dieu » se retirait aussi de la Cité.
SÉCURITÉ CHARNELLE FAIT UN FESTIN. - CRAINTE DE DIEU ÉLÈVE LA VOIX. -- IL REPROCHE L'OUBLI D'EMMANUEL. - LA VILLE TOMBE DANS LA LANGUEUR. - LES ENNEMIS EN SON ENCEINTE CONSPIRENT CONTRE ELLE. - ILS ENVOIENT CHERCHER DIABOLUS. - LE COMPLOT EST DÉCOUVERT. - AVERTIE, ÂME D'HOMME S'HUMILIE, SE REPENT. - DÉFAILLANCE DES SEIGNEURS VOLONTÉ ET PENSÉE. - DIABOLUS SE PRÉPARE À L'ASSAUT.
Il
demeurait dans la ville de l'Âme un monsieur, Crainte de Dieu, ce qui déplaisait
fort à Sécurité charnelle. Il aurait bien voulu le débaucher lui aussi et en
faire l'un de ses adeptes. Mais jusque-là, Crainte de Dieu se tenait à l'écart
et Sécurité charnelle sentait bien qu'il n'avait aucune prise sur lui. Il
résolut de l'inviter à un grand festin avec plusieurs autres de ses voisins,
dans le but de le circonvenir, de le débaucher si possible, d'en faire sa dupe
comme il l'avait fait avec les seigneurs de la Cité.
Tous vinrent, tous se livrèrent à la
joie, burent et mangèrent à l'exception de Crainte de Dieu qui se tenait sur la
réserve, ce dont l'amphitryon s'aperçut : - Seriez-vous malade ? Malade de corps
ou d'esprit ? ou des deux ? demanda-t-il ironiquement à son invité. » - Je vous
remercie pour votre intérêt plein de courtoisie, répondit Crainte de Dieu. Mais
j'ai un mot à dire aux gens de la ville : aux chefs et aux anciens. Et se
tournant aussitôt vers eux, il dit : Vous Chefs, vous Anciens, n'est-il pas
extraordinaire que vous soyez si joyeux et si loquaces pendant que la ville de
l'Âme est réduite en un état si misérable ? »
Sécurité charnelle se dressa d'un bond et
cria tout aussitôt : « Mais cet homme ne sait ce qu'il dit ; il a besoin de
sommeil. Reposez-vous, Monsieur, pendant que nous continuerons à festoyer. »
Si votre Coeur était droit et sincère,
reprit Crainte de Dieu, pourriez-vous continuer votre oeuvre néfaste, M.
Sécurité ?
Et que voulez-vous dire, Monsieur ?
Ne m'interrompez point. Il est vrai que
Ville d'Âme était imprenable, mais vous l'avez affaiblie à ce point qu'elle est
maintenant exposée à toutes les entreprises ennemies. Est-ce un temps pour
flatter, ou rester silencieux ? C'est vous, M. Sécurité charnelle qui avez
abattu ses tours, brisé ses portes et ses barres. Depuis que les seigneurs de la
Ville de l'Âme sont devenus si puissants et que vous, M. Sécurité, vous êtes
devenu si grand, la Cité a oublié son Prince, la miséricordieuse attente de
celui-ci s'est lassée, et maintenant il s'est retiré de la Ville. C'est sa
Présence qui faisait la force de notre Cité. »
- Fi ! Fi ! Monsieur, interrompit
Sécurité ! Que vous êtes timoré ! Ne vous déferez-vous jamais de cette
pusillanimité ? Avez-vous peur d'être tué par un moineau ? Qu'est-ce qui vous
blesse ? J'en tiens pour vous. Je veux être votre ami, et vous vous me tenez à
l'écart, vous m'accusez ! Et puis est-ce l'heure d'être triste ? Un festin,
c'est pour qu'on se réjouisse. En ne devriez-vous pas avoir honte d'apporter ici
le trouble et la mélancolie quand vous devriez manger, boire, et être heureux
comme tout le monde ?
Comment ne serais-je pas triste quand
Emmanuel n'occupe plus le trône de l'Âme, répondit Crainte de Dieu. Et c'est toi
qui l'as chassé, Sécurité mauvaise. Maintenant, Messieurs de la Ville, car mon
discours est pour vous, vous qui avez été l'objet d'un si grand amour, d'un si
grand pardon, vous avez négligé le Prince, vous ne l'avez plus cherché, vous
avez ignoré ses appels ! Alors, il s'est tenu à l'écart, et vous ne vous en êtes
même pas aperçus ! Si vous vous étiez humiliés pour votre froideur et votre
oubli, Il aurait sans doute pardonné, mais quand Il vit que personne ne pensait
plus à lui, que personne ne répondait à ses invitations, et que vous vous
imaginiez vous suffire à vous-mêmes, il a quitté la ville, et avec lui est parti
ce qui faisait votre force. Que votre fête soit changée en deuil, et votre joie
en lamentations. »
À l'ouïe de ces paroles, M. Conscience
que le Prince Emmanuel avait promu à la charge de prédicateur, sous les
directions du Secrétaire royal venu de la cour de Shaddaï pour enseigner le
peuple de la Cité de l'Âme dans toute la Vérité, M. Conscience se sentit touché
au vif, et il dit aux convives : « Mes frères, j'ai bien des raisons de croire
que M. Crainte de Dieu vient de nous dire la vérité. Personnellement, il y a
bien longtemps que je n'ai pas vu le Prince. »
Je sais que tu ne le verras pas, reprit
Crainte de Dieu, et c'est de votre faute à vous, les chefs, s'il est parti, vous
qui en reconnaissance de la grâce dont vous avez été l'objet, montrez maintenant
la plus honteuse ingratitude. »
À l'ouïe de ces paroles, tous les
convives changèrent de couleur, et même on put craindre que M. Conscience ne
tombât à la renverse. Quant à M. Sécurité charnelle, il jugea prudent de quitter
la chambre. Les choses prenaient un vilain tour, ce qu'il était bien loin
d'avoir prévu. Les paroles d'Emmanuel, ses avertissements contre les faux
prophètes en habits de brebis, se présentaient avec force dans le coeur des
convives. Ah ! certes, Sécurité Charnelle était bien l'un de ceux contre qui le
Maître avait essayé de les mettre en garde. Sortant de sa maison, les conviés y
mirent le feu, brûlant celle-ci sur le propriétaire qui y était caché, car il
était un Diabolonien. Ensuite, ils partirent chercher le Prince, nourrissant
encore quelque espoir de le trouver. Hélas ! Leur recherche fut vaine. Ils ne le
trouvèrent pas. Alors ils se condamnèrent sévèrement et se repentirent de leur
langueur spirituelle. Ils décidèrent d'aller frapper à la porte du
Seigneur-Secrétaire, celui qui était venu les appeler de la part du Prince sans
qu'ils daignassent répondre à l'invitation. Peut-être pourrait-il leur dire où
était le Prince Emmanuel ? Ils frappèrent en vain à la porte de son palais, sans
pouvoir obtenir de réponse.
Et maintenant, Âme d'Homme traversait des
heures d'épreuve, des jours sombres ; elle se rendait compte de sa folie et
voyait où l'avaient menée les flatteries et les vaines paroles de Fausse
Sécurité. M. Conscience tonnait en chaire contre le péché des grands, contre ses
propres transgressions, contre la ville. Il s'humiliait, lui, prédicateur, de
s'être laissé entraîner au mal.
C'est à cette époque qu'une épidémie fit
son apparition dans la Cité, frappant les habitants de langueur. L'armée en fut
aussi touchée ainsi que ses chefs. On ne rencontrait plus dans la ville que
malades et gens épuisés. Les vêtements blancs donnés par Shaddaï étaient devenus
souillés, ils étaient déchirés et il semblait que les morceaux dussent rester
attachés au premier buisson rencontré.
M. Conscience fit décréter un jour de
jeûne et demanda au chef Boanergès de prêcher. Celui-ci accepta et prit pour
texte : « Coupe-le, pourquoi occupe-t-il la terre inutilement ? » Puis, aidé des
conseils de Crainte de Dieu, Conscience décida d'envoyer une supplique à
Emmanuel, et le Maire fut choisi pour la porter à la Cour de Shaddaï et du
Prince, son fils. Mais le messager d'Aine d'Homme ne fut pas admis en leur
présence. « Ils m'ont tourné le dos quand j'appelais, dit Emmanuel, et
maintenant qu'ils sont dans la peine, ils m'appellent au secours '. Qu'ils
cherchent le secours auprès de Sécurité charnelle, le Guide de leur choix. Ils
m'ont oublié au temps de leur prospérité et maintenant, dans l'adversité, ils
m'appellent. »
La réponse fut transmise au Maire qui
s'en revint désespéré. Qu'allait devenir la ville de l'Âme ? Consulté, M.
Crainte de Dieu assura qu'il n'y avait pas lieu de s'étonner de l'attitude
d'Emmanuel. C'est ainsi qu'il agissait pour éprouver les dispositions de ceux
qui s'adressaient à Lui, et pour développer leur patience. Il n'y avait qu'à
attendre l'instant qu'Emmanuel choisirait, mais ils devaient continuer à
l'implorer. » Désormais, les suppliques se succédèrent : pas de jour qui ne vît
quelque courrier porter de la ville à la cour quelque prière au Prince.
Les Diaboloniens qui étaient restés dans
la ville [ce dont les citoyens ne s'étaient pas mis en peine malgré les
avertissements d'Emmanuel] avaient quitté leurs retraites, et, profitant de
l'état de langueur, d'affaiblissement où était la Cité, ils se mêlèrent aux
habitants. Qu'avaient-ils à redouter ? Emmanuel avait quitté la Cité de l'Âme !
Ils se réunirent chez l'un d'entre eux, conspirèrent contre la sécurité de la
Ville et décidèrent d'avertir Diabolus que l'heure semblait propice pour son
retour ; et que s'il attaquait Âme d'Homme, il avait bien des chances de réussir
et de la reconquérir à nouveau.
Quand le message lui parvint, Diabolos
trembla de joie. Quelle espérance cette lettre faisait briller à ses yeux ! Il
répondit qu'il viendrait assiéger la ville et demandait que les Diaboloniens qui
logeaient en ses murs travaillassent par tous les moyens à leur disposition à
seconder l'action des envahisseurs, le moment venu. Dés maintenant, ils devaient
s'immiscer le plus possible dans la vie des citoyens pour travailler à leur
affaiblissement et se renseigner sur tous détails utiles.
Les Diaboloniens se réunirent pour lire
la réponse du Prince des Ténèbres ; il leur conseillait trois moyens pour
atteindre le but proposé 1° Entraîner la ville dans le relâchement et la
vanité : « La corruption, rien de tel pour perdre une âme, avait dit Lucifer au
Conseil que Diabolus avait réuni pour formuler la réponse à ses fidèles
Diaboloniens ; Probatum est ! » 2° Faire naître en elle le doute et le
désespoir. 3° Ou bien faire exploser la Cité avec la poudre d'orgueil. Vu l'état
de la Ville, il était évident que le second moyen conseillé était le meilleur. »
Mais comment procéder ? Après y avoir réfléchi quelque temps les conspirateurs
décidèrent que quelques-uns d'entre eux se déguiseraient et changeraient de nom,
puis qu'ils iraient sur la place du Marché et se mêleraient aux indigènes qui
désiraient se placer chez les notables de la Cité. Ils prétendraient venir d'une
ville éloignée. Ce qui fut dit fut fait, et c'est ainsi que quelques
Diaboloniens s'établirent au Coeur même de la Ville. Leur action ne tarda pas à
se faire sentir.
L'état de la Cité semblait bien
misérable ; Emmanuel restait sourd à toutes les requêtes, la maladie continuait
ses ravages, et l'action sournoise et corruptrice des Diaboloniens minait la
confiance qui subsistait encore au Coeur des habitants. Ceux-ci négligeaient de
se réformer et s'affaiblissaient de jour en jour, de sorte qu'ils devenaient
comme la feuille que le vent chasse. Diaboloniens et indigènes semblaient vivre
en bons termes ; ces derniers songeaient presque à rechercher l'amitié de leurs
ennemis. Ils étaient consumés par la maladie, mais les Diaboloniens, eux,
prospéraient ; c'est en vain qu'ils eussent cherché à les exterminer. Mieux
valait s'accommoder de ce qu'on ne pouvait empêcher.
L'ennemi observait avec joie cette rapide
décadence. L'heure lui semblait venue de frapper le coup qui assujettirait
définitivement l'Âme à Diabolus, et ils le lui firent savoir. Dans leur message,
ils recommandaient que l'armée survînt un jour de marché alors que les indigènes
étaient tous occupés de diverses manières et rassemblés sur la Place. Ce
jour-là, la surveillance des portes et des remparts était moindre, forcément, et
ils pourraient plus facilement du dedans seconder l'action des assaillants.
Or, Shaddaï n'avait jamais tout à fait
abandonné la ville de l'Âme, même si celle-ci ne s'en apercevait point, à cause
du nuage qu'élevaient sa défection son manque d'amour ses doutes sa langueur ses
péchés, nuage dont elle était comme enveloppée. Il y avait dans la Cité un M.
Étroite Surveillance, dont les soins vigilants s'exerçaient jour et nuit, car il
pressentait ce qui se passait effectivement. Une nuit qu'il passait près de la
Colline d'infamie, il entendit un bruit de voix sortant d'une maison qui servait
aux Diaboloniens pour leurs rencontres. Il s'approcha avec précaution et
entendit ainsi toutes les précisions du complot une fois la victoire remportée,
les indigènes et les chefs de l'armée seraient passés au fil de l'épée quant aux
soldats, ils seraient jetés hors de la ville.
Immédiatement, Étroite Surveillance alla
prévenir le Maire, qui envoya chercher le Prédicateur M. Conscience. Celui-ci
convoqua immédiatement les indigènes, en faisant sonner la cloche qui appelait
aux réunions. Dès que l'assemblée fut réunie, il communiqua les graves
nouvelles : lettres échangées entre Diaboloniens et Diabolus, conspiration
contre la ville de l'Âme ; levée d'une armée dans les enfers puis, il appela M.
Surveillance, le priant de dire lui-même les propos que sa vigilance avait
surpris. Ensuite, M. Conscience se leva et dit :
« Nous avons abandonné notre Roi ; quoi
d'extraordinaire que notre cruel ennemi relève la tête au dedans et au dehors ;
et qu'au dedans la trahison n'attende que l'instant favorable pour ouvrir les
portes et livrer la ville. Nous avons laissé vivre nos ennemis mortels et même
nous sommes en bons termes avec ceux qu'Emmanuel nous avait dit d'exterminer.
Aussi sommes-nous réduits aujourd'hui en cette cruelle extrémité. »
Alors, les auditeurs s'humilièrent et
versèrent beaucoup de larmes. Avertis, les chefs de l'Armée doublèrent les
gardes aux portes de la ville ; ils décrétèrent qu'on ferait subir un sérieux
examen à tous ceux qui entreraient et sortiraient. De plus, ils allaient faire
de minutieuses recherches dans toutes les maisons de la Cité pour y arrêter les
Diaboloniens ou ceux qui leur auraient donné asile. Un jour pour le jeûne,
l'humiliation et la prière, fut choisi. Tous ceux qui ne se rendraient pas à la
maison de prières seraient considérés comme ayant pactisé avec l'ennemi et
traités en conséquence. Des remerciements furent votés à M. Surveillance, qui
fut promu au grade d'Inspecteur en Chef de la Sûreté.
Toutes ces résolutions furent mises à
exécution sans retard, car l'Inspecteur en Chef avait averti la Ville que
l'armée ennemie était presque prête. Il était allé effectivement se renseigner
aux sources les meilleures, et il savait à n'en pas douter qu'avant longtemps
l'ennemi serait aux portes de la Cité.
La chasse aux Diaboloniens fit découvrir
deux d'entre eux chez les Seigneurs Pensée et Volonté. De leurs vrais noms, ils
s'appelaient Convoitise et Impudicité, mais pour entrer chez les Seigneurs
susnommés ils s'étaient déguisés et avaient pris comme noms d'emprunt : Prudente
Économie et Joie Innocente. Ces Diaboloniens et plusieurs autres furent
incarcérés et mis à mort. Ceux qui les avaient reçus par manque de vigilance
firent une confession publique et amende honorable.
Il était temps ! Diabolus avait mis son
armée sur pied : une armée de 30.000 incrédules, sous les ordres du général
Incrédulité et des chefs Rage, Fureur, Damnation, Insatiable, Soufre, Tourment,
Agitation, Sépulcre, Sans Espérance.
Sous leurs ordres, des incrédules de
toutes teintes, de tous plumages, ceux qui doutent, ceux qui nient les
affirmations de Shaddaï, et mettent des points d'interrogation devant les
déclarations de Sa Parole, ceux qui doutent de la foi, de la persévérance, du
salut, de la résurrection, de la gloire promise.
En bon ordre, l'armée s'avançait jusque
sous les murs de la Cité.
LE SIÈGE. - DIABOLUS SOMME LA VILLE DE SE RENDRE. - SILENCE DE LA VILLE, QUI REPOUSSE SOMMATIONS ET ASSAUTS. - LE SECRÉTAIRE ROYAL REFUSE SES CONSEILS. - LES CHEFS DE LA VILLE LAISSÉS A EUX-MÊMES. - LES PORTES DE LA VILLE FORCÉES PAR LES DIABOLONIENS. - LE CHÂTEAU-FORT RESTE IMPRENABLE. - NOUVELLE TACTIQUE DES DIABOLONIENS. - GRANDE BATAILLE. - RETOUR D'EMMANUEL ET VICTOIRE. - NOUVEL ASSAUT DES DIABOLONIENS. - NOUVELLE VICTOIRE D'EMMANUEL.
Effectivement, la Ville fut bientôt cernée par des forces redoutables, et l'Âme
plongée dans la terreur. Diabolus, furieux de ne pas trouver dans la ville le
concours sur lequel il comptait, dut se retirer, après avoir inutilement essayé
de forcer la porte de l'Oreille.
Alors, il se retrancha, fit élever des
terrasses autour de la Cité, y plaça toutes les forces de l'enfer pour faire
tomber la ville de l'Âme par la terreur. Mais l'armée du Prince laissée dans la
ville combattit avec tant de vaillance que l'ennemi fut repoussé. Ensuite,
Diabolus fit hisser un immense étendant noir sur le mont qui portait son nom. En
couleur feu, sur ce fond sombre, un brasier ; et au milieu de la fournaise :
l'Âme. Puis il envoya son Tambour, qui chaque nuit faisait un vacarme infernal,
pour terrifier et lasser les assiégés et les forcer à capituler. Ces roulements
de tambour étaient vraiment effroyables et faisaient trembler les habitants, les
plongeant dans la terreur. Enfin, certain soir, le Tambour fit savoir qu'il
avait un message pour la ville ; « Son maître offrait la vie sauve à quiconque
se rendrait. » Tous les habitants s'étaient déjà réfugiés dans la Citadelle, de
sorte que personne ne lui répondit.
Alors, Diabolus envoya comme messager la
nuit suivante le Sépulcre. Il ordonnait qu'on lui ouvrît les portes de la
ville ; n'était-il pas son véritable Maître ? Si la ville de l'Âme persistait
dans sa rébellion, elle serait exterminée.
La ville ne répondit pas un mot. Mais
après une réunion générale où assistaient quelques officiers, elle décida
d'aller exposer toutes choses au Secrétaire Royal. Peut-être pourrait-Il la
tirer de cette situation extrême, ou l'aider à formuler une requête au Prince
Emmanuel ? Mais après avoir examiné leur requête, le Secrétaire répondit
qu'ayant abandonné leur Prince et négligé les conseils du Consolateur, il était
bon pour eux d'être laissés à leurs seules ressources. Ils avaient la loi du
Prince et pouvaient la consulter. Cette réponse tomba sur le Coeur des habitants
comme une meule de moulin. Ils en furent quelque temps comme écrasés.
En quelle lamentable extrémité ils se
trouvaient réduits : l'ennemi à la porte et prêt à les exterminer, à l'intérieur
le Consolateur refusant de les guider ! Mais le Maire, M. Conscience, sans se
laisser décourager, étudia la réponse du Conseiller royal, puis, s'adressant au
peuple, il lui dit : « Les paroles du Conseiller royal signifient que nous
devons encore pendant quelque temps récolter le fruit de notre péché. Mais les
paroles comportent aussi l'espoir que nous serons secourus et délivrés ; encore
quelque temps d'angoisse et Emmanuel viendra nous secourir. » Tous furent
encouragés par la lueur d'espoir que permettaient les paroles du Secrétaire
royal.
Un nouvel assaut des troupes de Diabolus
fut repoussé. À la requête du Maire, les cloches furent sonnées en signe
d'allégresse, et les remerciements de la ville furent portés au Secrétaire
royal, dont les paroles [impliquant la délivrance pour une date indéterminée]
avaient réconforté et fortifié l'armée et les citoyens.
Après ce nouvel échec, Diabolus décida de
changer de tactique : il n'enverrait plus devant lui son tambour, ce qui ne
faisait que jeter dans la terreur, il ne se servirait plus du capitaine
Sépulcre, mais lui-même irait à l'Âme avec de douces paroles et des offres de
paix :
« Ah ! leur dit-il, qu'il l'aimait sa
chère ville de l'Âme ! Que de nuits il avait passé dans les veilles en songeant
à son sort ! Que de pas et de démarches à cause d'elle, dans la pensée de lui
faire du bien. Loin de moi l'idée de vous nuire ! Je ne désire pas continuer la
guerre. Mais livrez-vous à moi ; vous n'aurez pas à le regretter. Vous savez
bien que vous êtes à moi et que sous mon règne rien ne vous a manqué
Jamais vous n'avez traversé de période
aussi sombre que celle que vous connaissez maintenant ; aussi bien ne
jouirez-vous plus jamais de la paix que lorsque vous m'appartiendrez. Acceptez
mes offres ; et les Diaboloniens seront vos serviteurs. Allons ! Renouvelons
connaissance, soyons amis ! Excusez-moi de vous parler si longuement. Mais j'ai
pour vous un si grand amour '. Ne m'obligez donc pas à faire la guerre plus
longtemps ; épargnez-vous des terreurs. Je vous aurai de toutes façons : ou
librement ou par force. Ne vous faites pas d'illusion sur vos forces ou sur un
secours problématique qu'enverrait Emmanuel. J'ai une puissante armée, commandée
par (les chefs aussi rapides que des aigles, aussi forts que des lions, plus
désireux de tomber sur une proie que les loups du soir. Donc, rendez-vous sans
plus attendre. »
Alors, le Maire de la Cité se présenta
pour lui répondre et dit : « O Diabolus, prince des ténèbres, maître ès ruses,
flatteries et mensonges, nous ne te connaissons que trop, ayant déjà goûté à ta
coupe d'étourdissement : Pourrions-nous nous laisser séduire à nouveau ? Et si
nous te suivions, Emmanuel ne nous rejetterait-il pas de façon définitive ?
L'endroit qu'il t'a préparé pourrait-il être pour nous un lieu de repos ? Mieux
vaut mourir en combattant que d'être à nouveau victime de tes flatteries et de
tes séductions. »
Démasqué, voyant ses ruses découvertes,
Diabolus se retira plein de rage, bien décidé désormais à faire à l'Âme une
guerre sans merci. Il plaça ses chefs les plus cruels tout autour de la Cité, et
de part et d'autre on combattit avec acharnement. Il y eut des blessés et des
morts. Mais les avantages étaient pour la ville, qui reprenait chaque jour plus
de vigueur et de courage. On entendait dans ses murs le chant des psaumes et des
cantiques, et celui des requêtes. Forts de leur victoire, ils décidèrent de
faire une sortie contre l'ennemi, mais ils commirent l'erreur de choisir la nuit
pour cette opération, au lieu de l'accomplir le jour. Or, la nuit est l'heure
propice par excellence pour Diabolus. Qu'arriva-t-il ? Quand les assiégés
sortirent, ils furent immédiatement assaillis ; il semblait que l'ennemi eût été
averti et que les Diaboloniens les attendissent, tout prêts au combat. L'affaire
fut chaude. Il y eut beaucoup de blessés et de morts de part et d'autre. Voyant
qu'ils n'obtiendraient point d'avantages sérieux, ceux de la ville se retirèrent
en emmenant leurs blessés. Pendant cette rencontre, les Diaboloniens qui se
cachaient dans Âme d'Homme sortirent de leurs retraites, pensant tuer les
indigènes, puisque l'armée était sortie. Mais le seigneur Volonté tomba sur eux
à l'improviste, et il en fit un grand carnage.
Cet engagement nocturne avait encouragé
Diabolus qui, le jour suivant, s'avança avec hardiesse sous les murs de la
ville, demandant l'ouverture des portes. « Tu n'auras rien que ce que tu
prendras de force, répondit le Seigneur Maire. Aussi longtemps que le Prince
vivra, la ville n'appartiendra à personne d'autre qu'à lui. » Et le Seigneur
Volonté fit aussi une réponse dont nous donnons ci-après une partie : « Quand
nous ne te connaissions pas, tu as pu nous prendre comme des oiseaux au piège ;
mais maintenant nous sommes passés des ténèbres à la lumière, de la puissance de
Satan à celle de Dieu ; et bien que tu nous fasses une guerre cruelle, nous
harcelant sans relâche, jamais nous ne nous rendrons ; jamais nous ne déposerons
les armes pour devenir les esclaves d'un tyran aussi implacable que toi. La mort
plutôt ! D'ailleurs, nous espérons toujours que le Roi viendra à notre
secours. »
Diabolus se retira à nouveau, plein de
fureur, et résolut de faire une nouvelle attaque, mais cette fois une attaque de
nuit, qui, dans sa pensée, devait être décisive. Hélas ! elle devait l'être
partiellement. La porte choisie par lui pour y porter l'effort de ses armes,
celle des Émotions, n'était plus très résistante ; à l'intérieur, les principaux
chefs étaient blessés ; elle céda et l'ennemi pénétra dans la ville. Ce fut un
épouvantable massacre ; la cruauté des Diaboloniens se donna libre cours et les
habitants furent torturés, brûlés, écrasés. Le Maire et le Seigneur Conscience
eurent très particulièrement à souffrir des vainqueurs. Si Shaddaï ne les avait
soutenus, certainement ils fussent morts l'un et l'autre. Quant au seigneur
Volonté, il avait eu le temps de gagner le Château, en même temps que les Chefs
et l'Armée du Prince, et de s'y enfermer avec eux. S'il avait été pris, il eût
été taillé en pièces, Diabolus ayant donné un ordre à cet effet à son sujet. Les
Capitaines et l'Armée d'Emmanuel s'étaient enfermés dans la Citadelle pour leur
propre sécurité, 2° pour sauver la Ville de l'Âme, qui ne pouvait être asservie
aussi longtemps que tenait le Coeur de la Cité, 3° pour conserver à Emmanuel ses
prérogatives royales sur l'Âme.
Les maisons et les biens étaient
réquisitionnés par les Diaboloniens, et la plupart des indigènes, pour échapper
aux exactions de leurs ennemis, avaient disparu, se réfugiant dans les cavernes
et les rochers.
Abandonnée aux envahisseurs, la ville
était devenue un repaire de brigands. Cela dura plus de deux ans et demi, mais
le château-fort, au Coeur de la Cité, tenait toujours.
Bien que réduits en cette extrémité, et
que l'ennemi fût dans la place, les habitants réussirent à communiquer entre
eux, et sur les conseils de M. Crainte de Dieu, ils prièrent M. le Conseiller
royal de rédiger une supplique au Prince en leur faveur, ce qu'Il fit. M.
Crainte de Dieu leur avait dit effectivement que les autres requêtes n'avaient
pas été inspirées par le Conseiller royal, c'est pourquoi le Prince n'avait pu y
répondre.
Dans cette dernière supplique, ils
confessaient leur iniquité et leur indignité : « Nous ne sommes plus dignes de
t'appartenir ; tu pourrais flous rejeter à jamais ; mais ne le fais pas à cause
de ton Saint Nom. À cause de notre extrême misère, lève-toi et agis en notre
faveur. L'ennemi nous enveloppe de toutes parts et nos transgressions se
dressent contre nous. L'ennemi parcourt les rues de notre Cité. Seule, ta Grâce
peut nous sauver. À qui irions-nous qu'à Toi ?
« De plus, nos chefs sont affaiblis et
dans la langueur ; mais nos ennemis relèvent la tête. Ils sont forts, eux ! Ils
se vantent, ils s'enorgueillissent et nous menacent d'extermination. Nous sommes
submergés par leur armée du Doute. Notre sagesse, notre force c'était Toi ! Et
tu nous a quittés. À nous la honte et la confusion de face. Mais prends pitié de
nous, Seigneur ! Prends pitié de la misérable ville de l'Anne et sauve-nous ! »
Cette requête fut portée à la Cour par le
Capitaine Confiance lui-même.
Et cette fois Emmanuel entendit et
répondit.
Mais Diabolus apprenant qu'une requête de
la ville était allée jusqu'au Roi Emmanuel, fut rempli de terreur et de rage !
« Qu'on redouble de sévérité et d'exaction contre la ville, commanda le tyran.
Voici, Diaboloniens, je vous la livre. Ah ils continuent leurs pétitions et
leurs prières ! Je leur en ferai passer le goût. »
Puis il se dirigea sur le château,
donnant l'ordre d'ouvrir les portes, sinon il exercerait sur la Ville de l'Âme
de cruelles représailles. Mais le portier, M. Crainte de Dieu refusa, puis
ajouta ces paroles : « Quand la ville aura encore un peu souffert elle sera
rendue parfaite, elle sortira de l'épreuve fortifiée et sera définitivement
rétablie. - Eh bien, demanda le tyran, qu'on me livre ceux qui ont fait une
pétition et particulièrement le chef Confiance. Qu'on me livre ce valet, lui
seul, et je me retire de la ville. » Cette requête essuya un nouveau refus.
Diabolus reprit alors : « Vous envoyez des messages à Emmanuel comme si votre
méchanceté n'était pas comme liée à votre cou ! Comment pourriez-vous prier avec
des lèvres pures ? Comment pourriez-vous subsister ? Je ne suis pas venu de mon
propre' chef, c'est Lui qui m'envoie contre vous. Comment donc espérez-vous
échapper ? »
- Notre Prince a dit : « Je ne mettrai
pas dehors celui qui viendra à moi », répondit Crainte de Dieu. Sa Parole nous
suffit. Il a aussi dit que toutes sortes de péchés et de blasphèmes seront
pardonnés aux hommes. Nous ne voulons pas désespérer ; bien au contraire, nous
espérons, nous attendons toujours la délivrance. » Dépité, furieux, Diabolus se
retira et convoqua sur-le-champ un conseil de guerre.
Peu après son départ, le Capitaine
Confiance se présentait à la porte du château rapportant plusieurs messages du
Prince : pour le Seigneur Maire, le Seigneur Volonté, le Prédicateur Conscience,
pour M. Crainte de Dieu, enfin pour tous les citoyens de la Ville. La teneur de
ces diverses lettres faisait voir qu'Emmanuel était parfaitement au courant de
tout ce qui se passait dans la Cité, et de la conduite particulière des uns et
des autres. Ils en furent réconfortés ; et ne se sentirent plus si seuls. Le
Capitaine Confiance fut alors appelé par le Conseiller royal qui le promut au
grade de Lieutenant général de la Cité de l'Âme. Tous les autres chefs et
l'Armée étaient placés sous ses ordres, ainsi que tous les habitants. « C'est
toi qui as la direction suprême dans la guerre contre Diabolus, dit-il ; toi qui
feras sortir l'armée, toi qui la feras rentrer. »
Le conseil de guerre des Diaboloniens fut
assez laborieux : les Chefs furent consultés ; l'avis général fut qu'il n'y
avait pas de victoire tant que le Château-fort tenait, et qu'il tiendrait aussi
longtemps que d'aussi braves capitaines s'y trouveraient renfermés. Puisque la
crainte et la terreur ne faisaient que renforcer leur obstination et leur
volonté de résister jusqu'au bout, pourquoi ne pas essayer d'autres armes qui
avaient toujours si bien réussi aux puissances des Ténèbres ? Les Diaboloniens
feraient mieux de quitter la ville, puis ils veilleraient à la remplir de biens,
de choses désirables, et grâce à leurs créatures laissées en arrière, l'Anse
serait entraînée à pécher. Qui est fidèle à Shaddaï dans l'adversité, l'oublie
vite dans l'abondance ; l'expérience est constante. La séduction des richesses
étouffe ceux qui les possèdent. Quand un Coeur se laisse prendre par lés vanités
et les soucis de la vie, quand un homme se laisse aller aux plaisirs de la
table, à l'attrait des vins, c'en est fait de lui ; ces choses le maîtrisent
vite.
« Il est difficile qu'une ville possède
de grandes richesses sans avoir aussi quelques-uns des nôtres à son service.
Quel est le riche dans la cité de l'Anse qui n'ait pas parmi ses serviteurs
quelques Diaboloniens nommés Profusion ou Prodigalité ou Volupté ou Pragmatisme
ou Ostentation ? Eux prendront le château fort par ruse. ».
Cet avis fut déclaré excellent ; on
étoufferait l'Âme sous les biens et les vanités de cette vie, après s'être
retiré de la Cité.
Tandis que le conseil de guerre se
terminait chez les Diaboloniens, dans le château-fort on apportait au Lieutenant
général Confiance un pli d'Emmanuel ainsi conçu : « Le troisième jour je te
rencontrerai dans la plaine qui s'étend autour de la ville de l'Âme. »
- « Me rencontrer dans la plaine ? »
réfléchissait le Lieutenant général ! Que veut dire mon Seigneur ? » Perplexe,
il alla soumettre le message au Conseiller royal, qui resta quelques instants
silencieux, puis dit ceci : « Après un long conciliabule, les Diaboloniens
viennent de décider de partir. Ils veulent amener la ville à pécher et à se
détruire elle-même en faisant abonder les richesses en son sein. Quant à eux,
embusqués dans les champs, ils observeront de loin ce qui se passera.
Prépare-toi, et sois dans la plaine avec les hommes du Prince le troisième jour,
comme Il te l'a ordonné, car Il viendra certainement à la tête d'une puissante
armée. »
Alors, tout heureux, le Lieutenant
général revint et communiqua le message aux chefs qui furent remplis de joie.
Puis il commanda aux trompettes de monter sur le chemin de ronde du château, et
là de jouer la plus belle musique qu'ils pouvaient inventer. Ceux-ci montèrent
au haut du château puis firent retentir une mélodie suave qui jeta la perplexité
dans le camp des Diaboloniens. « Qu'est-ce que cela voulait dire ? Qu'étaient-ce
que ces accents ? Ce n'était pas un appel aux armes, ni au pillage, ce n'était
pas une charge ; qu'était-ce donc ? » Surpris, les indigènes écoutaient aussi,
et avaient la conviction que cette musique était pour eux messagère de bonnes
nouvelles. Dans le camp des Diaboloniens, quelqu'un suggéra : « Sans doute, leur
Prince vient à leur secours... »,
Le lendemain, les. Diaboloniens opéraient
leur retraite jusque dans la plaine qui s'étendait autour de la Ville. Attaqués
ou non, ils se sentaient plus en sûreté dans la plaine, soit pour se battre,
soit pour fuir.
Dans la forteresse, le second jour,
chacun se préparait avec ardeur, car le lendemain même on devait rencontrer le
Prince. Avant que le soleil fût levé, l'armée sortit de la ville. Le cri de
guerre était celui-ci : l'épée du Prince Emmanuel et le bouclier du Capitaine
Confiance. Ce qui, dans le langage ordinaire, est ainsi traduit : « la Parole de
Dieu et la Foi ». Les troupes commencèrent à encercler le camp de Diabolus. Le
capitaine Expérience, gravement blessé et encore insuffisamment remis, était
resté dans la ville, mais quand il vit que les capitaines engageaient le combat,
il saisit ses béquilles et se hâta de rejoindre l'armée.
De part et d'autre on se battait avec
rage. Du haut du château, le Conseiller royal fit tirer les frondes par ses
hommes, les plus excellents viseurs qui fussent.
Le combat se prolongeait, l'armée du
Prince semblait faiblir. Emmanuel ne paraissait pas encore. Pendant quelques
minutes de répit, le Lieutenant général Confiance harangua l'Armée : « Messieurs
les soldats et mes frères, je suis heureux de constater votre bravoure au
service du Prince, et votre amour pour la Ville. Jusqu'ici, vous vous êtes
montrés loyaux et courageux. Persévérez ! Nous devons continuer à harceler
l'ennemi, car certainement après un second engagement, Emmanuel paraîtra. » De
son côté, Diabolus harangua son armée pour la persuader de tenir et de gagner la
journée.
Le Lieutenant général n'avait pas achevé
son discours que l'estafette Célérité venait annoncer que le Prince arrivait. La
nouvelle se répandit de rang en rang, et des chefs jusqu'aux soldats. Ceux-ci,
oubliant fatigues et blessures, se levèrent tous d'un bond comme des morts qui
sortiraient du tombeau et ils chargèrent à nouveau l'ennemi en faisant résonner
le cri de guerre : « La Parole de Dieu et la Foi ! ».
Les Diaboloniens aussi se dressèrent,
mais ils semblaient avoir perdu courage et leurs rangs s'éclaircissaient. Le
combat avait recommencé depuis une heure à peu près, quand, levant les yeux, le
capitaine Confiance vit au loin l'armée d'Emmanuel marcher toutes enseignes
déployées. Elle s'avançait avec tant de rapidité que les pieds des soldats
semblaient ne pas toucher la terre. Alors, le Lieutenant général Confiance suivi
de ses hommes, se tourna vers la Ville, laissant le champ aux Diaboloniens qui
se mirent à les poursuivre. Puis, faisant peu après volte-face, ils attaquèrent
ceux qui les poursuivaient ; les ennemis d'Aine d'Homme étaient pris entre deux
feux. Diabolus se voyant battu et comprenant que la partie était perdue pour
lui, recourut à la fuite sans plus se soucier de son armée. Pas un incrédule ne
put subsister devant Emmanuel. De tous côtés, ils jonchaient le sol.
Le combat terminé, tous s'approchèrent
d'Emmanuel pour le saluer. Il les reçut avec joie et leur dit : « La paix soit
avec vous. »
L'entrée dans la ville fut un triomphe.
Toutes les portes étaient grandes ouvertes, celles de la Ville et celles du
Château. Le chemin avait été semé de lys, de beaucoup d'autres fleurs et de
verdure ; les maisons aussi étaient décorées. Partout des chants s'élevaient.
Les capitaines Confiance et Bonne-Espérance ouvraient le cortège, suivis du chef
Charité et de quelques-uns de ses compagnons. Patience venait ensuite avec les
autres capitaines qui tenaient la droite et la gauche du chemin. Au centre
s'avançait Emmanuel dont l'armure était d'or fin.
Quand le Prince fut arrivé à la hauteur
des portes, les Anciens qui y étaient descendus firent retentir ce cantique :
« Haussez-vous, portes éternelles, et le Roi de Gloire entrera. Qui est ce roi
de gloire Y C'est l'Éternel puissant dans les combats. Haussez-vous, portes
éternelles... » Aux portes du château attendaient les seigneurs de la Ville : le
Maire (M. Intelligence), MM. Volonté, Conscience, Connaissance, Pensée et
plusieurs autres membres de la noblesse. Ils se prosternèrent devant Emmanuel et
baisèrent la poussière de ses pieds, le bénissant et le louant de ce qu'Il avait
eu pitié d'eux, de ce qu'il était venu restaurer l'Âme et la délivrer de ses
ennemis. Puis, Emmanuel entra dans le Château qui avait été préparé à le
recevoir par les soins du chef Confiance et purifié par la présence du
Conseiller royal : l'Esprit-Saint.
Le peuple vint alors au château pour
s'humilier de son péché. Tous les habitants se prosternèrent dans la poussière,
tous se lamentèrent et implorèrent leur pardon. « Ne pleurez pas, dit Emmanuel,
mais levez-vous et réjouissez-vous ; faites un festin et envoyez des portions à
ceux qui sont pauvres. La joie de l'Éternel sera votre force. Je reviens à vous
avec de grandes compassions, mon nom sera établi parmi vous, exalté et
glorifié. » Puis il les embrassa et les serra contre son Coeur. Enfin, il fit
des présents aux anciens, aux officiers et à leurs familles. Ensuite il dit :
Vous irez laver vos habits à la fontaine ouverte pour Juda et Jérusalem, puis
vous mettrez vos ornements et reviendrez au château. »
Désormais, la joie, les chants, les
danses remplirent la ville. Dans les jours qui suivirent, le seigneur Maire
donna des ordres pour que les morts qui jonchaient la plaine fussent enterrés.
Des hommes partirent sous la direction des chefs Crainte de Dieu et Droiture
pour s'acquitter de cette besogne. Là, dans la plaine, gisaient tous les
sceptiques, tous ceux qui refusent de croire en l'Élection, la Vocation, la
Grâce, la persévérance, la résurrection, ceux qui mettent en doute le Salut et
la Gloire à venir. Là gisaient les capitaines Rage, Cruauté, Damnation,
Insatiable, Soufre, Tourment, Sépulcre, Sans espérance. Quant aux grands chefs
diaboloniens ils s'étaient tous enfuis à la suite de Diabolus, quand ils avaient
vu que la bataille était perdue.
Hélas ! Diabolus n'est pas encore
enchaîné dans l'Abîme. Aussi longtemps qu'il garde quelque liberté d'action, il
l'emploiera toujours à attaquer la ville de l'Anse ; toujours, il refusera de
s'avouer définitivement vaincu. Ainsi, après cette défaite, il s'empressa de
lever une nouvelle armée. Mais, au lieu de la composer uniquement des soldats du
Doute, il n'en prit que dix mille et leur adjoignit quinze mille sanguinaires
avec leurs chefs dont les noms suivent : Caïn, Nemrod, Ismaël, Ésaü, Saül,
Absalon, Judas, Pape ; tous avaient leurs couleurs, bannières et écussons. Les
couleurs du chef Pape étaient rouges, et les armes brodées sur sa bannière
représentaient un bûcher, une flamme et une victime dans la flamme. Diabolus
donna à chaque armée des chefs choisis avec soin, puis revint encercler la ville
de l'Âme menaçant de l'incendier si elle ne se rendait pas. L'ordre de reddition
fut transmis au Prince avec ces lignes qu'avait ajoutées la Ville : « Seigneur,
sauve-nous des hommes sanguinaires et cruels. »
Emmanuel prit en considération la requête
de la Ville et donna des ordres pour sa défense. Lui-même plaça les chefs Foi et
Patience du côté où se trouvaient massés les hommes sanguinaires. Du côté des
Douteurs, il plaça les chefs Espérance, Charité et le seigneur Volonté. Quant au
chef Expérience, il devait instruire les recrues sur la place du Marché.
Ensuite, Emmanuel fit hisser ses couleurs sur le château.
Cette guerre dura longtemps, et mit à
l'épreuve la foi, l'espérance et l'amour de l'Âme ; elle donna aussi l'occasion
au jeune chef Renoncement, nouvellement promu, de se distinguer.
Enfin, certain jour, Emmanuel fit deux
bandes de ses troupes : l'une devait poursuivre l'armée du Doute, et la passer
au fil de l'épée. L'autre devait combattre les Sanguinaires mais les saisir
vivants.
Un matin, au temps marqué, les chefs et
l'armée sortirent : les capitaines Espérance, Charité, Innocence et Expérience
marchèrent sur le camp des Douteurs. Ceux-ci songeant à la défaite récemment
subie par les leurs, prirent la fuite. L'armée les poursuivit, beaucoup furent
tués mais beaucoup aussi échappèrent.
L'armée qui sortait contre les
Sanguinaires s'apprêta à les encercler. Les troupes diaboloniennes n'apercevant
pas Emmanuel avec l'armée en conclurent qu'il n'était pas non plus dans la
ville ; et observant la manoeuvre de ceux qui venaient contre eux pensèrent que
c'était là l'une de ces façons de faire extravagantes des serviteurs d'Emmanuel,
et loin de les redouter, ils les méprisèrent. Mais ils furent promptement
encerclés. À ce même moment, les chefs qui revenaient de la poursuite des
Douteurs vinrent prêter main-forte aux troupes de la Ville, et lorsque les
Sanguinaires prirent l'alarme, il était déjà trop tard. Eux aussi auraient fui
s'ils l'avaient pu, car s'ils sont cruels et pleins de méchanceté quand ils ont
la victoire, ils n'ont plus que des Coeurs de poulet lorsqu'ils se voient
vaincus.
Ils furent amenés devant le Prince qui
leur fit subir un interrogatoire pour savoir d'où ils venaient. Les uns
appartenaient au pays des aveugles, d'autres au district du zèle aveugle,
d'autres au comté de la malice et de l'envie. Quand les premiers eurent les yeux
ouverts, virent où ils étaient et contre qui ils avaient combattu, ils
tremblèrent de frayeur et implorèrent la pitié. Tous ceux qui le firent eurent
la vie sauve ; le Prince leur toucha les lèvres de son sceptre d'or.
Ceux qui faisaient partie du second
groupe : « le zèle aveugle » n'implorèrent pas la pitié, et même ils
prétendirent justifier leur conduite : parce que, disaient-ils, les lois et les
coutumes de la Ville de l'Âme sont inacceptables et diffèrent totalement de
celles de tous les autres pays environnants. Peu se laissèrent convaincre
d'avoir agi méchamment. Mais ceux qui reconnurent leur erreur et leur iniquité
et qui implorèrent la miséricorde du Prince, l'obtinrent.
Quant à ceux qui venaient du district de
la méchanceté, ils ne pleurèrent pas et n'essayèrent pas de justifier leur
conduite. Mais ils tremblèrent de rage inassouvie à la pensée qu'ils ne
pourraient pas tirer vengeance de la Cité de l'Âme, comme ils l'avaient espéré.
Tous ceux-là furent liés de chaînes sur l'ordre du Prince pour attendre le jour
du Jugement du grand Roi Shaddaï.
Plusieurs Douteurs de ceux qui avaient
été battus par les troupes de la Cité de l'Âme, au lieu de retourner en leur
pays, se mirent à rôder aux environs de la Ville. On les apercevait par bandes
de cinq, sept, et même davantage. Ensuite, ils s'enhardirent et pénétrèrent dans
la Ville où ils furent reçus par des Diaboloniens qui s'y trouvaient encore,
malgré les recherches jamais lassées du Seigneur Volonté. Il les traquait de
jour et de nuit, aidé de son second, M Diligence. Grâce à eux, beaucoup
tombèrent sous l'épée de la Justice. Le capitaine Renoncement apprenant qu'Amour
de soi se promenait encore de par la ville et qu'il était en faveur auprès de
certains habitants déclara que si ses concitoyens supportaient encore la
présence de semblable vilain, il n'avait plus qu'à rendre son épée au Prince. Et
s'avançant, il saisit dans la foule Amour de soi », il le fit encercler par ses
soldats et tuer sur place. Il y eut bien quelques murmures parmi le peuple, mais
personne n'osa trop élever la voix car Emmanuel était dans la ville.
Le Prince apprenant de quel zèle le
capitaine Renoncement avait fait preuve, l'anoblit. Le Seigneur Volonté reçut
aussi les marques de la haute approbation d'Emmanuel.
Une fois que la ville fut à peu près
débarrassée de ses ennemis, le Prince annonça que certain jour, Il parlerait aux
habitants sur la place du Marché ; Il leur parlerait de choses qui, si elles
étaient observées, concourraient à leur sécurité et à leur confort, en même
temps qu'à la destruction et à la condamnation des Diaboloniens nés dans la
Cité.
EXHORTATION D'EMMANUEL A L'ÂME SAUVÉE, PURIFIÉE, CONSOLÉE. - NÉCESSITÉ DE L'ÉPREUVE ET DU COMBAT QUI EMPÊCHENT LA STAGNATION SPIRITUELLE. - « TIENS FERME JUSQU'A CE QUE JE VIENNE. »
Au jour
dit, la ville s'assembla comme le Prince l'avait demandé ; et à l'heure qu'Il
avait fixée Il arriva sur son char entouré de ses capitaines en grande tenue ;
ceux-ci à cheval tenaient la droite et la gauche d'Emmanuel. Le silence se fit
dans la foule à leur arrivée, et après l'échange des salutations et des
manifestations d'amour, le Prince commença son discours et dit :
« Ville de l'Âme, tu m'es extrêmement
précieuse ; je t'ai conféré de nombreux et de grands privilèges, je t'ai
discernée, je t'ai choisie entre beaucoup, non à cause de tes mérites mais à
cause de moi-même.
« Je t'ai rachetée de la main de mon
Père ; car en brisant sa Loi tu tombais sous le coup du châtiment. Puis je t'ai
délivrée du joug du tyran Diabolus, parce que je t'aime. J'ai aussi veillé à
ôter de ton Chemin ce qui pouvait entraver ta marche vers le ciel. Je t'ai
rachetée, non avec des choses corruptibles, mais avec mon Sang, ma Vie, pavant
ta dette et te réconciliant avec mon Père. Je t'assure par là un héritage
glorieux dans les demeures éternelles, où sont des choses que l'oeil n'a point
contemplées, que l'oreille n'a jamais entendues, et qui ne sont pas entrées au
Coeur de l'homme.
« Je t'ai délivrée de la main de tes
ennemis, auxquels tu t'étais donnée, en 'désobéissant à mon Père. Tu étais
heureuse de leur appartenir et même de mourir sous leur loi. Je suis venu à toi
pour te réveiller de l'abîme et te ramener des chemins qui vont à la mort,
d'abord par ma Loi, puis par mon Évangile : la bonne nouvelle du salut. Tu sais
ce que tu étais, combien de fois tu t'es rebellée contre mon Père et contre
moi ; cependant je ne t'ai pas abandonnée comme tu le vois aujourd'hui : je t'ai
attendue, je t'ai pardonnée, je t'ai reçue par grâce, par faveur, n'acceptant
pas que tu te perdisses, ce dont tu ne te souciais pas toi-même. Je t'ai
entourée ; je t'ai affligée ; j'ai ramené ton Coeur par la souffrance pour le
conduire à choisir ce qui est ton bien et ton bonheur.
Considère aussi quelle compagnie de
l'armée céleste j'ai logé dans tes murs : les troupes royales sont dans ta
citadelle au Coeur de la cité ; elles ont combattu pour toi dans toutes tes
détresses. Chacun d'eux travaille à te défendre, à te purifier, à te fortifier,
te préparant ainsi pour moi afin que tu puisses paraître en la Présence de mon
Père et soutenir l'éclat de sa gloire ; car c'est pour cela que tu as été créée,
pour cette haute destinée.
Tu sais que j'ai pardonné tes retours en
arrière, tes défaillances. Certes, j'en ai ressenti de l'indignation ; mais mon
indignation est tombée sur tes ennemis, et toi je t'ai pardonnée, je t'ai
guérie.
À cause de tes péchés, de ton oubli, j'ai
caché ma Face, je me suis retiré de toi, et ce ne sont pas tes mérites qui m'ont
ramené vers toi. Même loin de toi cependant, je ne t'oubliai point. J'ai dressé
comme une haie autour de toi quand je t'ai vue poursuivre des choses dans
lesquelles je ne pouvais trouver plaisir. J'ai changé ce qui te paraissait doux
en amertume, ton jour en nuit, le chemin facile en sentier épineux, à la
confusion de tes ennemis qui voulaient ta ruine. C'est moi qui ai envoyé M.
Crainte de Dieu dans tes murs, c'est mol qui ai réveillé ta conscience, ton
intelligence, ta volonté, tes affections, lorsque tu m'eus oublié pour un temps.
Je t'ai mis au Coeur de me chercher avec soin, je t'ai fait comprendre qu'en me
trouvant tu trouvais aussi ton propre bonheur : ta santé, ton salut. C'est moi
qui t'ai donné la force de résister aux Diaboloniens et de les vaincre ; c'est
moi qui les ai taillés en pièces devant ta face.
« Je suis revenu à toi dans la paix ;
j'ai effacé tes transgressions. Il n'en sera plus maintenant comme aux jours
d'autrefois, ton avenir surpassera infiniment ce que tu as connu jusqu'ici.
Encore un peu de temps et je viendrai te chercher et te transporter dans la
Maison du Père où tu connaîtras une puissance et une gloire qui dépassent
infiniment ce que tu peux imaginer ou concevoir ici-bas. Tu deviendras son
habitation, à quoi tu étais destinée lorsque tu fus créée au sein de l'Univers,
et tu seras en étonnement, en admiration pour tous, tu seras un monument de la
Grâce qui subsistera toujours. Dans la Maison du Père, tu verras ce qui dépasse
infiniment ton horizon pendant que tu habites cette enceinte, et tu égaleras
ceux qui actuellement sont d'un rang supérieur au tien. Là tu auras une parfaite
communion avec moi, avec le Père et le Conseiller royal, communion dont tu ne
peux jouir dans sa plénitude ici-bas.
Là, tu n'auras plus à craindre les
meurtriers.
Là, plus de complots contre toi, plus
d'ennemis cherchant ta ruine.
Là, plus de mauvaises nouvelles, plus de
messagers de Satan avec leurs menaces et leurs méchants desseins.
Là, tu ne verras plus leurs étendards, tu
n'entendras plus leurs cris de guerre, tu n'auras plus besoin d'armée et de
gardes.
Là, plus de deuil, de tristesse. Là, les
Diaboloniens ne pourront plus se dissimuler, se terrer dans tes murailles,
ramper dans ta demeure. Tu jouiras d'une vie nouvelle, infiniment douce, et
dégagée dès misères que tu connais actuellement.
« Tu rencontreras dans la Demeure du Père
beaucoup d'autres pèlerins qui ont connu, eux aussi, la douleur, la tristesse,
les combats. Je les ai aussi élus et rachetés, mis à part pour la Cité royale et
la Maison de mon Père. Et vous vous réjouirez ensemble.
« Enfin mon Père et moi nous avons
préparé pour toi des trésors jamais encore vus depuis la fondation du monde ;
ils sont scellés jusqu'au moment que tu seras dans la demeure de mon Père. Ceux
qui habitent cette demeure t'aiment déjà et se réjouissent déjà à cause de toi.
Combien plus encore quand tu seras glorifiée et exaltée.
Je t'ai montré quelle est la gloire qui
t'attend, si tu m'écoutes, si tu comprends. Et maintenant je vais te montrer ce
que tu dois faire jusqu'à ce que je revienne te prendre avec moi.
« Je te conseille de garder tes vêtements
blancs, ils sont de fin lin ; garde-les blancs et purs. Fais-le. Ce sera ta
sagesse, ton honneur ; ce sera aussi ma gloire. Tant que tes vêtements sont
blancs, le monde sait que tu es à moi. Et moi je me réjouis en tes voies, car
alors tu es lumière, comme l'éclair qui sillonne la nue, et ceux que tu côtoies
en sont forcément éblouis. Que ton vêtement soit donc celui que j'aime, et que
tes pieds suivent le sentier de ma Loi...
Tu sais que j'ai ouvert pour toi une
fontaine où tu peux laver tes vêtements. Veille à les y laver souvent. Ce serait
un déshonneur pour moi que tu te promènes en vêtements souillés, et ce serait
aussi pour ton malheur. Ne permets pas que les vêtements que je te donne soient
souillés par la chair. Garde tes vêtements blancs, et oins ta tête d'huile.
Je t'ai entourée de compassions, je t'ai
aimée, je t'ai rachetée, je t'ai délivrée de tes ennemis. Que te demandé-je en
retour ? Ceci : Ne me rends pas le mal pour le bien ; que la pensée de mon amour
pour toi te suive, t'amène à toujours suivre mes sentiers. Et il convient que tu
le fasses étant l'objet d'une si grande Faveur.
J'ai été mort. Et maintenant je vis. Je
vis afin que tu ne meures point. Je t'ai réconciliée avec mon Père par le sang
de ma croix ; étant réconciliée, tu vis par moi. Je prie pour toi, je combats
pour toi, je t'entoure de ma bonté.
Rien ne peut te nuire que le péché. Rien
ne peut m'attrister que le péché. Rien ne peut t'avilir aux yeux de tes ennemis
que le péché. Prends garde de ne point pécher.
Je laisse encore subsister quelques
Diaboloniens en tes murs, et c'est pour ton bien. C'est pour que tu restes sur
tes gardes, et c'est aussi pour éprouver ton amour, pour que tu deviennes
vigilante, pour que tu apprécies toujours davantage mes chefs, mes soldats, ma
miséricorde.
C'est aussi pour que tu te souviennes du
misérable état dans lequel tu étais tombée, lorsque les Diaboloniens et leur
Chef régnaient sur toi et qu'ils occupaient la forteresse.
Si tous tes ennemis intérieurs étaient
détruits, tu t'endormirais et deviendrais une proie facile pour tes ennemis du
dehors.
Je laisse donc quelques Diaboloniens en
tes murs, non pour qu'ils te nuisent (ce qu'ils feront certainement si tu les
sers), mais pour ton bien. Sache donc que quelles que soient les tentations
semées sous tes pas, le résultat doit être de te conduire plus près du Père, de
t'enseigner à combattre, de te conduire à prier davantage, et de te diminuer à
tes propres yeux ; donc de te garder de l'orgueil. Écoute soigneusement rues
instructions.
Veille à ne point écouter l'ennemi qui
reste en tes murs ; tu ne le laisseras pas te détourner de moi. Montre ton
amour, en restant fidèle à celui qui t'a rachetée. Que la vue d'un ennemi
augmente ton amour pour moi. Sois fidèle ; et moi je suis ton Avocat auprès du
Père. Aime-moi en surmontant la tentation, et moi je t'aimerai malgré tes
infirmités.
Souviens-toi de ce que mes Chefs, mon
Armée, mes Armes ont fait pour toi. Sans leur secours, Diabolus t'eût dévorée.
Veille donc à leur entretien ; nourris-les. Fais-tu le bien, ils se portent
bien ; fais-tu le mal, ils se portent mal, sont malades et affaiblis. Ne les
rends pas malades, tu les affaiblirais, et s'ils sont faibles, comment serais-tu
forte ? Veille à ne pas te laisser guider par tes sens, par les émotions, mais
tu dois vivre de ma Parole. Même quand je t'aurai quittée, sache que je ne
t'oublie pas et que tu es dans mon Coeur à toujours.
« Souviens-toi donc que je t'aime. Je
t'ai commandé de veiller, de lutter, de prier, de combattre l'ennemi ; et
maintenant je te commande de croire que mon amour est toujours avec toi, qu'il
t'environne constamment.
« O Cité de l'Âme, tu es dans mon Coeur,
et tu as mon amour. Sois vigilante. Voici, je ne place sur toi aucun autre
fardeau :
« TIENS FERME ! JUSQU'A CE QUE JE VIENNE ! »